Nicole Dufresne a siégé au conseil d’administration du Théâtre des Petites Lanternes au cours des dix premières années d’existence de celui-ci. Angèle Séguin en assume la direction artistique depuis le début. Les deux femmes partagent souvenirs et anecdotes à propos du parcours de la compagnie théâtrale sherbrookoise, qui célèbre cette année 20 ans de création.

Théâtre des Petites Lanternes : semeur de lumières [VIDÉO]

Le Théâtre des Petites Lanternes célèbre cette année 20 ans de création. C’est en effet en 1999 qu’a vu le jour le premier spectacle produit par la compagnie, fondée l’année précédente. Unique dans le panorama sherbrookois, le TPL a fait du théâtre citoyen sa marque de commerce, sa signature. Regard sur l’atypique parcours d’une troupe créative pas comme les autres.

Angèle Séguin évoque les débuts de la compagnie qu’elle pilote artistiquement depuis 20 ans avec un sourire dans la voix. Il y a, dans les souvenirs de ces premières années créatives, des moments forts et des événements pivots. Il y a des rencontres marquantes, surtout. 

« Parce que l’être humain est au cœur de notre approche. On s’intéresse à l’autre au sens large, on fait du théâtre avec les gens, en cocréation », explique-t-elle.

La cocréation, c’est un peu l’ADN de la compagnie. En 20 ans, une quinzaine de productions sont nées dans son giron, ici comme à l’étranger. Elles ont réuni des acteurs de la région comme Marc Thibault, Alexandre Leclerc, André Gélineau, Sylvie Tremblay, Amélie Bergeron, Sylvie Baillargeon. Elles ont touché à des sujets aussi variés que la pauvreté, la condition masculine, la violence, le deuil, l’engagement religieux, les camps de réfugiés, l’hypersexualisation, les femmes immigrantes.

Toutes ces créations ont en commun d’avoir ancré leur propos au riche terreau de l’expérience humaine.

« On rend visible ce qui passe sous le radar des enjeux sociaux. Le Théâtre des Petites Lanternes, c’est là où l’art et l’humain évoluent ensemble et se transforment. Parce que, pour moi, l’art est nécessairement transformateur. »

C’est une demande de bourse, au milieu des années 1990, qui a pavé la voie à la compagnie. Angèle Séguin était travailleuse autonome. Titulaire d’une maîtrise en théâtre de l’Université de Sherbrooke, elle s’intéressait aux enjeux de l’itinérance et de l’errance humaine. Elle avait rempli les formulaires du Conseil des arts du Canada en espérant une petite somme pour creuser le sujet.

« J’étais ensuite partie tout l’été avec ma famille. »

Au retour, une lettre l’attendait. On lui octroyait la totalité de la bourse demandée.

Les comédiens Amélie Bergeron, Vivianne Champagne, Alexandre Tessier, Alexandre Leclerc et Sylvie Baillargeon lors d’une Grande cueillette de mots, à Sherbrooke, en 2007.

Tout à créer

Son projet en poche, Angèle Séguin est allée à la rencontre de gens qui connaissaient intimement la rue à Sherbrooke, Montréal, New York et Sept-Îles, autant qu’au Pérou et en Bolivie. Partout, elle a consigné les témoignages de ceux qui vivaient sans port d’attache. Il fallait ensuite les raconter. « La bourse était épuisée. J’ai sorti mes REER pour poursuivre le projet. »

« Une première lecture de l’œuvre ainsi tricotée a duré... cinq heures! » rappelle Nicole Dufresne, membre fondatrice de la compagnie.

« Et on n’avait même pas fini », ajoute Angèle en riant.

Une lecture publique (de trois heures, celle-là) a suivi. Le projet Les lanternes oubliées ou Allégorie d’une planète en quête de lumière était aussi unique que porteur. Il y avait là quelque chose de plus grand à créer. Une compagnie théâtrale, par exemple. C’est comme ça qu’est né le Théâtre des Petites Lanternes.

« C’était toute une aventure. On avait la flamme pour s’engager », remarque Mme Dufresne, qui s’implique encore de façon sporadique.

Dans le nom choisi, déjà, il y avait cette idée de mise en lumière. L’originale organisation théâtrale a déployé ses ailes en tendant la main et l’oreille aux autres.

« Dans les années 1970, on aurait qualifié notre travail de théâtre d’intervention. Je préfère le terme théâtre citoyen », dit Mme Séguin.

Les « Grandes cueillettes de mots », mises en place en 2007, ont ouvert davantage encore les valves de la création à plusieurs mains et de la participation citoyenne.

« À partir de là, on a affirmé encore plus cette couleur qui nous caractérise. »

La pièce Mots de pluie et d’arc-en-ciel (Ayiti, Pawòl lapli ak lakansyèl), créée après le séisme de 2010 en Haïti, a été présentée plus de 275 fois.

Haïti comme ici

Cette manière de faire propre aux Petites Lanternes a notamment été employée pour recueillir les témoignages des Méganticois, à la suite de la tragédie ferroviaire de 2013. Le spectacle qui a suivi, Comme un grand trou dans le ventre, a remporté le Prix du développement culturel estrien, en 2017. Au fil du parcours, plusieurs reconnaissances ont fleuri sur le chemin des Petites Lanternes, qui ont entre autres reçu le Prix québécois de la citoyenneté Jacques-Couture pour le rapprochement interculturel, en 2009.

L’expertise de la compagnie sherbrookoise a aussi trouvé un écho à l’étranger. La Fondation One Drop, par exemple, l’a invitée à entamer une Grande cueillette en Haïti, après le séisme de 2010.

« Lorsqu’on va à la rencontre des gens, on n’a pas peur de se mettre en état de fragilité complète. On adopte le même battement que la population. Parfois, on est en résistance avec soi-même, parce que les valeurs sont bousculées. Je pense, par exemple, au projet Bongo Té, Tika! qu’on a fait en 2018 en République démocratique du Congo et qui aborde la violence faite aux femmes. Là-bas, c’est socialement accepté. C’est confrontant, on n’est pas d’accord avec ça, mais il faut avancer dans le processus créatif malgré ses propres résistances. »

Mais revenons à Haïti. À cette journée de grande chaleur où femmes et enfants s’étaient rassemblés sous le toit d’un hangar de tôle. L’état des routes rendait les déplacements difficiles. Angèle Séguin était arrivée au point de rencontre beaucoup plus tard que prévu. Les heures d’attente avaient miné la patience de tous.

« Il y avait de la colère dans la foule. Une femme s’était levée, fâchée, et m’avait demandé ce que j’avais à leur offrir, moi, la seule blanche du groupe. Non seulement je n’avais rien pour eux, mais en plus, je leur demandais de me raconter leur histoire. Tout ce que je pouvais leur promettre, c’était de revenir leur montrer la pièce. »

En collaboration avec LaboKracBoom et la Maison des arts de la Parole, le Théâtre des Petites Lanternes orchestre chaque automne le Festival Rivières de Lumières, qui anime le centre-ville de Sherbrooke de multiples façons. La prochaine édition aura lieu en septembre 2019.

Moment de grâce

Elle a exposé le tout. Le silence s’est fait. Et les gens se sont mis à écrire. Sur des pages et des pages. L’anonymat des cahiers d’écriture permettait à tous de s’exprimer sans s’inquiéter pour leur sécurité. À la fin, la même femme qui avait interpellé Angèle s’est levée à nouveau. Elle s’est mise à chanter. Autour, toutes les voix se sont jointes à la sienne. « C’était une prière en créole », raconte Angèle, encore touchée par ce moment de grâce.

Les Haïtiens lui ont ensuite confié leurs précieux témoignages. Avec confiance.

« Pour moi, chaque parole partagée est sacrée. Qu’on fasse une cueillette de mots ici ou à l’étranger, c’est pareil : on a une responsabilité, après. Comme auteure, je dois ramener ça à la scène, je dois donner à entendre ces mots, ces voix, ces cris. Jamais nos textes ne pourraient naître sans cette participation. »

La pièce Mots de pluie et d’arc-en-ciel a été présentée 275 fois. « Dans l’histoire d’Haïti, c’était la première fois que des citoyens pouvaient se raconter sans être en danger. Ça n’a pas changé la situation, mais c’est venu guérir quelque chose, en donnant aux gens un espoir d’habiter leur espace, leur pays. Il y a un sens à ce qu’on fait. On se demande toujours comment notre travail va nous permettre de nous élever un peu plus. Comme artiste, comme individu et comme société », résume Mme Séguin.

Kristelle Holliday

L’humain d’abord

Kristelle Holliday, directrice générale et codirectrice artistique, a joint les rangs du TPL en 2007. 

« Mon sentiment d’attachement à la compagnie est très profond, parce que les projets qu’on mène sont teintés par des valeurs humaines. Il y a d’ailleurs une phrase qu’on répète toujours à propos de notre travail : on place l’humain au cœur de nos créations », exprime celle qui a notamment développé l’annuel festival extérieur Rivières de lumières.

Kristelle Holliday porte aussi le projet Quatre-Quarts, une démarche théâtrale interactive et immersive amorcée en 2018 et dont l’aboutissement, en 2020, mettra en exergue quatre quartiers du centre-ville de Sherbrooke. Un centre-ville où la troupe est enracinée depuis le début. Avant d’avoir ses locaux attitrés au Centre des arts de la scène Jean-Besré, le TPL avait pignon sur la rue Wellington Nord. 

« Le soutien de la Ville est inestimable. Avoir un endroit comme le CASJB, c’est miraculeux pour nous », insistent Angèle et Kristelle. 

« Dès le départ, le financement a été un enjeu, note Nicole. On n’était pas considéré comme un théâtre traditionnel, alors on louvoyait entre les demandes de subventions. Démarches constantes et incertitudes ont marqué nos débuts. Ce n’était pas facile. »  

« Mon souhait, dans les prochaines années, ce serait de consolider financièrement le fonctionnement du théâtre », souligne Angèle. 

Mardi, dans la foulée de ses 20 ans, l’organisme théâtral propose l’événement-bénéfice Arts à la carte au restaurant Ô Chevreuil. « C’est une façon de nous soutenir, mais aussi d’appuyer la vision et la mission du Théâtre. La présence de la communauté est importante et vraiment nourrissante pour nous. »

Parce qu’à la fin, c’est encore et toujours le facteur humain qui compte le plus. 

Vous voulez y aller?

Arts à la carte
Soirée-bénéfice du Théâtre des Petites Lanternes
Mardi 26 mars, 17 h 30
Restaurant Ô Chevreuil
Avec encan crié
Billet : 95 $ (reçu de don : 60 $) en vente jusqu’à lundi après-midi

Artistes invités
Sylvie Tremblay, René Béchard, Sylvain Dodier, Luc Pallegoix, Angèle Séguin
Menu par le chef Charles-Emmanuel Pariseau