Josée Fortin, directrice de Sherbrooke Innopole : « Ce qui m’a irritée au plus haut point, c’est que nous avons déposé notre déclaration d’intérêt en français. C’est une langue officielle, nous sommes une ville francophone dans une province francophone et il n’y avait aucune exigence de rédiger en anglais. »

Pas d'aide financière pour Sherbrooke Innopole, une question de langue?

Innovation, Sciences et Développement économique Canada n’a pas retenu la candidature de Sherbrooke Innopole pour une aide financière dans la création d’un fonds de capital de risque. La directrice de Sherbrooke Innopole, Josée Fortin, estime que l’organisation a pu être lésée dans l’analyse de son dossier, rédigé en français. Elle rapporte qu’un seul membre du comité de sélection parlait français. Elle déplore du même coup que seules les candidatures des grandes villes aient été retenues.

La ministre de la Petite Entreprise et de la Promotion des exportations, Mary Ng, a annoncé lundi l’identité des sept entreprises gestionnaires de fonds qui se partageront 50 M$. Celles-ci proviennent principalement de Montréal, Toronto, Halifax et Vancouver.

« Nous avons écrit une lettre à un conseiller senior du bureau politique de Justin Trudeau. Nous ne lançons pas la serviette. Ce qui m’a irritée au plus haut point, c’est que nous avons déposé notre déclaration d’intérêt en français. C’est une langue officielle, nous sommes une ville francophone dans une province francophone et il n’y avait aucune exigence de rédiger en anglais. En mars, nous avons eu un courriel de ceux qui gèrent ces déclarations pour nous demander de leur fournir notre version Word du document. J’ai appris par la bande qu’ils avaient fait traduire notre déclaration d’intérêt », raconte Mme Fortin.  

La directrice de Sherbrooke Innopole utilise le qualificatif « inadmissible » pour qualifier cette façon de faire « dans un pays bilingue ». « Au comité d’évaluation, il n’y avait qu’un seul francophone. Les autres étaient unilingues anglophones. J’ai demandé qu’on nous transmette les documents traduits parce que j’ai l’impression que nous avons été lésés. Ils n’avaient pas le droit de faire ça. Aucun critère ne nous obligeait à déposer en anglais. Qu’ils traduisent sans qu’on sache ce qu’ils faisaient avec ça est inadmissible. J’ai des gens qui sont parfaitement bilingues. Ça n’aurait pas été un souci de le faire nous-mêmes. »

« Il n’y a rien eu au Canada pour les régions. Les gagnants œuvrent déjà dans le capital de risque », déplore-t-elle encore.

Un fonds de 3 M$

Le maire Steve Lussier avait promis la création d’un fonds de capital de risque pendant la campagne électorale 2017. Sherbrooke Innopole a hérité du mandat. « Nous avons lancé l’initiative Catalyse Sherbrooke pour créer un fonds local de 3 M$ et nous voulions demander 3 M$ au gouvernement fédéral. Ça ne veut pas dire que nous ne ferons pas le fonds parce que nous avons une réponse négative d’Ottawa », dit Mme Fortin. Mais elle est incapable de dire si les investisseurs portent le même intérêt pour Sherbrooke maintenant que le fédéral a refusé de contribuer.

« Nous avions 750 000 $ de fonds étrangers. Ce sont des investisseurs français. Nous avions aussi environ 1 M$ du privé et 1,25 M$ de Sherbrooke Innopole. Le capital serait déposé dans le fonds en trois versements annuels. Nous aurions fait largement plus avec 3 M$ supplémentaires. Nous voulions créer une société en commandite avec tous les partenaires, mais nous attendions de connaître tous les participants. Il nous faut maintenant vérifier avec chacun des investisseurs s’il y a encore un intérêt. »

Le maire Steve Lussier s’est montré déçu lui aussi de la tournure des événements. « Les grandes villes ont eu des fonds, mais les régions n’ont pas été mises de l’avant. L’objectif est pourtant d’aider les entreprises innovantes. Je suis déterminé à aller plus loin. Je vais interpeller Ottawa. Ce n’est pas normal ce qui se produit. Quand ils nous demandent d’être innovants, on l’est et ils nous ignorent. Le dossier n’est pas mort. Si on laisse aller ça, après, ce seront d’autres dossiers qui échapperont à la région. »

Josée Fortin rapportait mercredi ne pas avoir parlé directement avec la députée et ministre Marie-Claude Bibeau à ce sujet.

Au bureau de Mme Bibeau, on indiquait que la députée était malade. Il n’a pas été possible de s’entretenir avec elle

Ottawa a fait appel à des traducteurs professionnels

Le dossier de Sherbrooke Innopole déposé dans le cadre de l’Initiative de catalyse du capital de risque a été évalué dans les règles de l’art. Innovation, Science et Développement économique Canada rapporte avoir fait appel à des traducteurs professionnels pour la rédaction de la version anglophone du document.

« Toutes les organisations qui ont soumis des demandes pouvaient le faire dans la langue officielle de leur choix comme [c’]est la pratique pour tous les appels de proposition. Le document de Sherbrooke Innopole a été traduit par un service de traduction professionnel afin que tous les membres du comité puissent lire et évaluer la proposition. Cette traduction a été demandée par le secrétariat. Le service de traduction professionnel a traduit l’ensemble du document. Une fois la traduction complétée, le secrétariat a complété une révision de la traduction pour s’assurer que l’ensemble des éléments clés étaient bien reflétés dans la version anglophone du document », assure dans un courriel Hans Parmar, responsable des relations avec les médias pour Innovation, Science et Développement économique Canada.

Différents profils

M. Parmar indique que le comité de sélection et le secrétariat qui appuyait le comité étaient composés de « personnes avec différents profils linguistiques ». « Le comité de sélection était co-présidé par Gilles Duruflé, un francophone bilingue du Québec. [...] De plus, l’évaluateur principal de la candidature de Sherbrooke Innopole était un employé francophone de la Banque de développement du Canada qui avait accès aux documents soumis en français. »

Pourquoi ne pas avoir exigé que l’organisme fournisse un document en anglais? « Nos processus ont été conçus afin de respecter la politique sur les langues officielles du gouvernement du Canada. Le gouvernement ne peut pas demander des soumissions uniquement dans une langue puisque cela ne respecterait pas la politique des langues officielles », écrit M. Parmar.

Selon le responsable des relations avec les médias, le document traduit en anglais a déjà été fourni à la directrice générale de Sherbrooke Innopole, Josée Fortin, à la demande de celle-ci. Il lui aurait été acheminé le mercredi 7 novembre.