Professeure en santé communautaire au campus de Longueuil de l’UdeS, Mylaine Breton mène des travaux de recherche sur l’implantation et l’impact du guichet d’accès aux médecins de famille.

Ne pas attendre les bras croisés

L’idée de mettre en place une liste d’attente centralisée pour les médecins de famille n’est pas mauvaise en soi, mais le modèle a ses limites et il doit s’accompagner d’autres actions pour arriver à répondre aux besoins médicaux des Québécois.

C’est l’analyse qu’en fait Mylaine Breton, professeure en santé communautaire au campus de Longueuil de l’Université de Sherbrooke, dont les travaux de recherche visent à mieux comprendre les innovations organisationnelles pour améliorer l’accessibilité aux soins de première ligne.

Le guichet d’accès à un médecin de famille (GAMF), estime-t-elle, est une bonne idée, d’ailleurs partagée dans sept provinces au pays.

Le fait qu’il y ait du mouvement sur la liste, que des milliers de patients issus du GAMF aient été pris en charge en 2017, c’est encourageant, croit-elle.

Mais il ne faut surtout pas rester les bras croisés en attendant que le guichet se vide. « Il faut continuer à encourager la participation des médecins et à soutenir leur pratique, sinon on ne s’en sortira pas. Il y a tellement de besoins. »

Le GAMF, rappelle-t-elle, a été lancé au printemps 2016 pour centraliser les listes d’attente locales (GACO), dans le contexte de la loi 20 alors que le ministre de la Santé Gaétan Barrette promettait que 85 % des Québécois auraient un médecin de famille au 31 décembre 2017.

« On savait dès le départ que les cibles étaient idéalistes », dit Mylaine Breton.

Deux ans plus tard, les mesures coercitives de la loi 20 n’ont pas eu lieu même si le taux de prise en charge n’atteint que 79 % dans la province, « parce que les médecins ont démontré une belle participation ».

Il en résulte néanmoins des situations navrantes, souventes fois dénoncées dans les médias. Notamment des délais d’attente inquiétants compte tenu de la condition médicale, des patients pris en charge mais incapables de consulter leur médecin, ou encore des patients refusés par le médecin qui leur a été assigné.

« L’inscription formelle auprès d’un médecin de famille, c’est administratif, en dit Mme Breton. Ça ne garantit pas toujours de voir un médecin quand on en a besoin. Un taux de 85,9 % en Estrie, ça dit seulement que près de 86 % des Estriens ont formellement un médecin aux yeux de la RAMQ. »

La liste centralisée, continue-t-elle, sert à faciliter la coordination de l’offre et la demande, mais le GAMF demeure non obligatoire, autant pour les médecins que pour les patients.

Quant à la vulnérabilité des patients en attente, elle est établie en fonction du dossier médical de chacun. Si le portrait change, met-elle en garde, il ne faut donc pas hésiter à le faire savoir.

Les médecins bénéficient bien sûr d’incitatifs financiers quand ils prennent un patient inscrit au GAMF. Mais cela vaut pour les 150 premiers clients. Après, explique Mme Breton, les incitatifs sont les mêmes pour un GAMF non vulnérable que pour un patient venu d’ailleurs.

« Les médecins qui veulent prendre de nouveaux patients ont la possibilité de recruter autrement, dans les familles de leurs patients par exemple. Il y a donc des éléments qui court-circuitent la liste du GAMF, alors si les patients attendent sans rien faire, ce n’est pas nécessairement la bonne chose à faire. »

Le système, constate-t-elle, est très dépendant des nouveaux médecins et de ceux qui quittent pour la retraite.

« Maintenant que la loi 20 n’est plus au-dessus de la tête des médecins, pose-t-elle aussi comme variable, est-ce qu’ils vont continuer de participer? »

Pour réduire l’attente, il faut travailler sur la capacité de prise en charge du réseau. « Au Québec, on a choisi de travailler avec des groupes de médecine familiale, de travailler avec d’autres professionnels et de travailler en accès adapté. Et l’Estrie est probablement l’une des régions qui se démarquent le plus de ce point de vue là », encourage-t-elle.

Quant aux Québécois qui patientent depuis des mois au GAMF de la région, elle formule deux conseils clairs.

« S’ils ont des besoins médicaux, ils doivent idéalement consulter à la superclinique et, surtout, ils doivent continuer de parler qu’ils cherchent un médecin de famille chaque fois qu’ils rencontrent un médecin ou un autre professionnel de la santé, parce que le GAMF, au final, c’est une grosse boîte noire où ils ne sont qu’un nom sans visage. »