Pourquoi la rivière Saint-François est montée si vite?

Plusieurs Sherbrookois ont eu la mauvaise surprise de se réveiller vendredi matin avec les pieds dans l’eau. Le niveau de la rivière Saint-François a augmenté de 10,76 pieds de minuit à 8 h vendredi matin pour se retrouver à 24,7 pieds à son niveau le plus élevé en après-midi. Comment est-ce que le niveau de l’eau a pu monter si rapidement? La Tribune a posé la question à deux professeurs de l’Université de Sherbrooke.

Plusieurs conditions réunies

L’Estrie a reçu près de 100 millimètres de pluie en moins de cinq heures dans la nuit de jeudi à vendredi. En période estivale, le bassin versant de la rivière Saint-François est en mesure d’absorber cette quantité d’eau. Or, à ce moment-ci de l’année les conditions sont bien différentes.

« On est à l’automne et on a eu de bonnes pluies dans les semaines qui ont précédé, explique Robert Leconte, spécialiste en hydrologie à l’Université de Sherbrooke. Comme il n’a pas fait chaud, les sols ne se sont pas vraiment évaporés. On est aussi à une période de l’année où les arbres n’évaporent à peu près plus, car il n’y a plus de feuilles. Il y a donc très peu d’évaporespiration dans le bassin versant et l’eau qui est arrivée n’avait nulle part où aller. Les conditions étaient vraiment réunies pour une situation qui sort de l’ordinaire. »

« Ce n’était pas non plus une pluie localisée, c’était une pluie un peu partout sur le bassin versant donc on parle vraiment d’une grande quantité d’eau, ajoute-t-il. Ce n’est pas des averses estivales très localisées. »

Le bassin versant de la rivière Saint-François comporte aussi beaucoup de collines et de montagnes, ce qui accélère le ruissellement.

L’effet fourmi

L’action humaine ne doit pas non plus être écartée pour expliquer cette crue éclair de la rivière. Le professeur de géomatique appliquée Richard Fournier amène le concept de l’effet fourmi.

« Chacun des citoyens sur son terrain, toutes les villes et les agriculteurs, on a tous des drains et on veut éliminer l’eau de notre espace, explique M. Fournier. Ça fait un effet massif et l’eau se retrouve beaucoup plus rapidement dans les cours d’eau. Et c’est ce qui fait des crues éclairs comme celle-là et plus ça va, plus ça va devenir dominant si on ne voit pas à la prévention. »

L’eau tombe donc sous forme de pluie et se retrouve presque immédiatement dans la rivière. La Saint-François est même particulièrement sensible à ce phénomène selon le professeur.

« La rivière Saint-François a un très gros bassin versant, c’est un des plus gros dans le sud du Québec, l’effet fourmi est donc accéléré. »

Comment la prévenir

Le développement urbain des villes et municipalités du territoire a pour effet de réduire le nombre de milieux humides. Ces milieux agissent comme des éponges pour retenir l’eau et ainsi éviter qu’elle ne se retrouve directement dans la rivière.

« On voit que les milieux humides sont sacrifiés pour du développement, mentionne M. Leconte. Ce sont des interventions qui aggravent la situation. Quand on développe, il faut toujours faire attention pour voir si on empiète sur des zones qui servent à ralentir l’eau de ruissellement. »

La solution pour réduire la vitesse à laquelle l’eau s’écoule avant de se retrouver dans la rivière passe donc par la restauration ou la mise en place de milieux humides et de bassins de rétention des eaux.

« Les fermiers pourraient avoir des bassins de rétention et les villes pourraient en planifier dans les nouveaux quartiers », estime le Pr Fournier.

« Ne serait-ce que les sillons ne soient pas dans le sens de la pente quand le labourage des champs est fait, ajoute le Pr Leconte. Ça accélère de beaucoup le ruissellement. »

La construction de barrage est à proscrire selon le professeur Leconte. 

« On peut toujours y aller de manière artificielle et construire des barrages, mais ce sont des investissements très coûteux, précise-t-il. Ça peut aider, mais ça peut aussi donner un faux sentiment de sécurité et amener les gens à se construire encore plus sur le bord des rivières. »

« S’il y a quelque chose qu’on doit retenir d’aujourd’hui, c’est qu’il faut parler de prévention, résume M. Fournier. C’est un peu comme un mal de dent, si on fait juste réagir et on ne fait pas de prévention, clairement ça va revenir. »

La faute aux changements climatiques?

Selon le professeur Leconte, il faut faire attention avant de faire un lien direct entre la crue éclair de la rivière et les changements climatiques.

« Les grosses pluies comme on a eu, ce n’est pas nouveau, souligne-t-il. On ne peut pas prendre l’événement de vendredi seul, il faut le lier à l’ensemble des événements qui se sont produits dans les dernières années. Si on voit à quelques reprises dans les prochaines années le même genre d’événement, ce sera de plus en plus clair que c’est une manifestation du changement climatique. »

Le professeur Leconte prévoit aussi que le nombre de redoux hivernaux devrait augmenter avec la tendance du changement climatique et que, en conséquence, des crues éclairs comme celle de vendredi pourrait se reproduire de façon plus fréquente.

« Quand on regarde les dix dernières années, on a plus de redoux hivernaux qu’on en avait, soutient-il. Les changements climatiques nous annoncent moins de neige. On va avoir plus d’épisodes pluvieux. »


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