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Manque criant de psychiatres en Estrie
Les psychiatres sont trop peu nombreux au CIUSSS de l’Estrie-CHUS pour répondre à la demande. Conséquemment, les patients sont parfois renvoyés trop vite à la maison et ne reçoivent pas les soins et les services dont ils auraient besoin pour soulager leur détresse psychologique. Ces problèmes de santé mentale se répercutent partout dans la société : les corps policiers, les services judiciaires, les organismes en santé mentale et le personnel du réseau de la santé en sont les témoins au quotidien. La Tribune s’est penchée sur les conséquences du manque de ressources en santé mentale dans la région.
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Les psychiatres trop peu nombreux en Estrie

Le CIUSSS de l’Estrie-CHUS est frappé par un manque criant de psychiatres.

Un minimum de six psychiatres supplémentaires permettrait de rétablir partiellement une situation qui perdure depuis plusieurs années.

« La situation n’est pas facile. Si nous pouvions avoir plus de psychiatres, ça nous serait grandement utile. Les effectifs que nous avons en place sont constamment sous pression », signale le chef du département de psychiatrie du CIUSSS de l’Estrie-CHUS, le Dr Jean-François Trudel.

Ce dernier soutient que certains confrères ont exprimé une fatigue relative à la lourdeur de la tâche.

« Il y a une inquiétude concernant la détresse. Les médecins peuvent aussi tomber malades. Nous sommes à la merci de deux ou trois absences de psychiatres qui pourraient déstabiliser encore plus l’équipe. Nous n’avons pas beaucoup de marge de manœuvre », admet le Dr Trudel.

Le psychiatre Dr Matthieu Tittley du CIUSSS de l’Estrie-CHUS va même plus loin et affirme que certains psychiatres se trouvent en état d’épuisement professionnel.

« On s’épuise à force de pallier l’ampleur de la tâche », signale le Dr Tittley.

Une comparaison des Plans d’effectifs médicaux (PEM) en spécialités de 2019 permet de constater ce déséquilibre en psychiatrie entre l’Estrie puis Montréal et Québec, les deux autres villes où sont situées les facultés de médecine au Québec.

Aux universités de Sherbrooke, Laval, McGill et de Montréal, les médecins doivent prendre des charges d’enseignement pour former la relève.

Le ratio de psychiatres en fonction du PEM pour le nombre de personnes inscrites et admissibles au régime d’assurance maladie du Québec en 2017 est de 9,9 psychiatres par 100 000 personnes en Estrie.

À Québec, le ratio est de 13,3 psychiatres par 100 000 tandis qu’il est de 15,8 médecins de cette spécialité par 100 000 personnes inscrites et admissibles à la RAMQ à Montréal.

« Avant la mise en place des PEM, les psychiatres choisissaient leur milieu de pratique principalement dans les grands centres urbains. Il y en avait peu en dehors de Montréal et Québec. Les PEM ont amélioré la répartition, mais il manque encore beaucoup de psychiatres en région », constate le Dr Trudel.

Matthieu Tittley estime quant à lui qu’il existe une inéquité entre les grands centres et les régions du Québec.

« Ceci fait en sorte qu’il y a deux types de citoyens au Québec eu égard à l’accessibilité à un psychiatre : le citoyen montréalais, choyé par un grand nombre de cliniciens, et les autres. De la même façon, il existe deux types de psychiatres au Québec : le psychiatre montréalais, choyé de se retrouver parmi un noyau abondant de collègues avec lesquels partager la tâche, et les autres, pris à assumer en petits nombres des tâches colossales », estime le psychiatre du CIUSSS de l’Estrie-CHUS.

Le psychiatre Tittley constate ce déséquilibre sur le terrain.

« Si l’on travaillait comme la moyenne des psychiatres de Montréal et Québec, ce serait la crise ici. Nous réussissons à maintenir les listes d’attente acceptables parce que nous ne comptons plus nos heures. Il n’y a qu’une solution pour corriger rapidement l’injustice qui sévit actuellement : appliquer une attrition beaucoup plus agressive envers les régions au-dessus de la moyenne, en particulier aux établissements de Montréal », signale le Dr Tittley.

Planification

Selon le ministère de la Santé et des Services sociaux du Québec (MSSS), les besoins en psychiatrie seront de nouveau évalués lors de la planification quinquennale 2021-2025, en fonction de la disponibilité des effectifs pour cette période. 

Le chef du département de psychiatrie du CIUSSS de l’Estrie-CHUS affirme que les prochaines demandes pour le PEM pourraient se situer à deux ou trois effectifs supplémentaires en pédopsychiatrie et sept ou huit en psychiatrie adulte pour l’Estrie.

« Avec ces nouveaux psychiatres, nous pourrions développer l’expertise comme il se doit en milieu universitaire », estime le Dr Trudel.

Il rappelle qu’aucune augmentation n’avait été accordée en Estrie lors de la dernière planification en 2016.

« Nous assumons un rôle pour former les psychiatres qui viendront pourvoir les postes vacants, mais je ne comprends pas comment ça entre dans les calculs. La répartition des spécialistes avec les PEM demeure un peu mystérieuse », signale le Dr Trudel.

Selon le MSSS, la dernière grande modification des PEM dans cette spécialité a été effectuée au cours du plan quinquennal 2011-2015. « Considérant la grande concentration historique des psychiatres dans la région de Montréal, les PEM dans cette région ont été diminués au profit du reste de la province de 2013 à 2015. Aucun rehaussement de PEM en psychiatrie n’a été accordé dans la région de Montréal depuis ce temps », signale à La Tribune, le MSSS dans un échange de courriels.

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Une pression constante sur les équipes en santé mentale

C’est non seulement les psychiatres, mais l’ensemble du personnel soignant qui travaille en santé mentale dans tous les secteurs du CIUSSS de l’Estrie-CHUS qui se démène pour maintenir le service à la population.

Le ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS) du Québec a ajouté récemment une enveloppe budgétaire annuelle de 8 millions $ en santé mentale en Estrie. 

La directrice des programmes en santé mentale et dépendance au CIUSSS de l’Estrie-CHUS Stéphanie Lemoine signale que cette somme correspond à un rattrapage qui va permettre à la région d’atteindre environ 80 pour cent de ce que touchent les autres régions en santé mentale.

« C’est certain que cet argent va permettre d’avoir davantage de personnel dans la trajectoire en santé mentale. Nous allons pouvoir ajouter des services de proximité afin d’être plus efficaces », explique Mme Lemoine.

« Une hausse des budgets de 16 pour cent est significative. Avec l’ajout de professionnels autour des psychiatres, on peut espérer que l’offre de services sera meilleure. Des travailleurs sociaux et des infirmières; il en manque. Malgré cet ajout d’argent, avant que le personnel soit recruté et avant que ces professionnels soient opérationnels sur le terrain, on parle d’un horizon de cinq ans. Il y aura une lente amélioration, mais pas de miracle », anticipe le chef du département de psychiatrie du CIUSSS de l’Estrie-CHUS, le Dr Jean-François Trudel.

Il assure que les 48 psychiatres et 11 pédopsychiatres en Estrie font le maximum pour assurer tant bien que mal le service à la population. Il soutient que malgré le dévouement des équipes en santé mentale, la pénurie de main-d’œuvre se fait sentir.

« Nous essayons de soigner les gens de notre mieux. Notre urgence psychiatrique est parfois congestionnée en raison de ce manque d’effectifs », remarque le Dr Trudel.

Depuis le début du mois d’avril ce sont 123 patients qui sont hospitalisés au département de psychiatrie de l’Hôpital Hôtel-Dieu de Sherbrooke pour une capacité de 105 lits. Le CIUSSS de l’Estrie-CHUS confirme que la surcapacité est passée de dix lits à seize lits depuis trois semaines.

Le nombre de visites à l’urgence santé mentale est passé de 3438 en 2016-2017 à 3884 en 2018-2019. De ce nombre, 1501 patients ont été hospitalisés au cours de la dernière année.

Plus de cas en Estrie

Selon les données de la Direction de la santé publique en Estrie, la prévalence de troubles de santé mentale est plus grande en Estrie que la moyenne québécoise. En Estrie, 68 675 personnes étaient atteintes de trouble de santé mentale en 2016-2017 pour une prévalence de 14,7 pour cent comparativement à 12 pour cent pour l’ensemble du Québec.

Toutes proportions gardées, près du double de personnes sont atteintes de schizophrénie soit 0,7 pour cent en Estrie comparativement à 0,4 pour cent dans l’ensemble du Québec.

« Dans le grand Sherbrooke il y a plus de gens avec des troubles psychotiques que dans d’autres régions. Cette pression se fait sur les services à tous les niveaux », constate le Dr Trudel.

Cette pression se fait sentir autant sur les psychiatres que sur l’ensemble des équipes qui travaillent en santé mentale tant à l’interne qu’à l’externe.

La présidente de l’Association des médecins psychiatres du Québec la Dre Karine J. Igartua interpelle le gouvernement Legault à fiancer plus adéquatement les services en santé mentale.

« Il y a aussi un manque de ressources en externe. Si l’on veut penser en amont, il faudrait aussi voir à la santé mentale de nos enfants. Des cours de gestion émotive au primaire pourraient éviter que certains, une fois à l’adolescence, essayent toutes sortes de stupéfiants pour gérer leur anxiété. Il faut voir à la gestion des émotions de nos adolescents pour éviter que certains se rendent jusqu’à penser au suicide. Ce n’est pas sexy de parler de santé mentale, mais il faut s’y pencher comme société », croit la Dre Igartua.

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Conséquences mortelles

Des traces de pas qui mènent à la rivière Saint-François et qui ne reviennent pas vers l’arrière.

Ce signe de vie d’un homme dans la soixantaine a été le dernier que des marcheurs ont aperçu au début avril au centre-ville de Sherbrooke.

Des patrouilleurs du Service de police de Sherbrooke récupéreront plus tard en soirée dans le cours d’eau le corps d’une personne qui venait d’obtenir son congé du département de psychiatrie de l’Hôpital Hôtel-Dieu du CIUSSS de l’Estrie-CHUS.

L’homme souffrait de problèmes d’anxiété et de dépression.

« Des cas comme celui-là arrivent malheureusement trop souvent. C’est certain qu’il y a des dommages collatéraux du manque de personnel du réseau en santé mentale », signale le directeur du Service de police de Sherbrooke (SPS), Danny McConnell.

Cette détresse psychologique, les corps policiers, les services judiciaires, les organismes en santé mentale, mais aussi, et surtout le personnel du réseau de la santé la rencontre quotidiennement sur le territoire estrien.

Un psychiatre du CIUSSS de l’Estrie-CHUS, le Dr Matthieu Tittley, perçoit cette souffrance auprès des patients en santé mentale.

« Nous ne disposons pas des ressources adéquates pour les soigner. Il faudrait voir les patients en amont avant qu’ils n’aient à se rendre à l’urgence psychiatrique », signale le Dr Tittley.

Ce dernier signale que les ressources humaines sont très importantes dans les équipes en santé mentale.

« Le psychiatre n’est pas le centre de l’univers. Ça prend toute une équipe pour être utile en santé mentale. Il faut être capable d’offrir les soins pour les personnes en détresse avant qu’ils en arrivent au suicide. Les policiers interviennent sur des cas, mais ils sont souvent impuissants », signale le Dr Tittley.

Devant ces interventions de plus en plus nombreuses, le directeur McConnell s’est joint au CIUSSS de l’Estrie-CHUS pour mettre en place l’Équipe mobile d’interventions psychosociales (ÉMIP) où un travailleur social intervient avec un policier sur les appels de détresse. Ce projet-pilote devenu permanent permet d’intervenir de cette façon quatre soirs par semaine.

« La collaboration avec le CIUSSS de l’Estrie-CHUS est exceptionnelle. Il fallait agir concernant cet enjeu majeur de sécurité publique. Nous constatons une hausse constante des interventions en santé mentale », mentionne le directeur McConnell.

Des 893 interventions en santé mentale du SPS en 2013, elles sont passées à 1391 cinq ans plus tard. De 2017 à 2018, ces cas ont augmenté d’un autre 14 pour cent.

Selon des données du CIUSSS de l’Estrie-CHUS, les appels à la ligne Info-Social et Urgence-Détresse sont en croissance constante passant de 10 459 appels en 2016-2017, à 15 175 appels l’année suivante pour atteindre 17 115 appels au cours de la dernière année.

« Ce sont des appels qui nécessitent une intervention psychosociale allant du deuil, au burn-out parental jusqu’à la personne suicidaire ou aux proches de personnes atteintes de psychose. En 2017-2018, 908 appels ont nécessité une intervention sur le terrain », explique la conseillère en communication du CIUSSS de l’Estrie-CHUS, Geneviève Lemay.

Centre de crise

Danny McConnell rappelle que tous les intervenants en santé mentale de Sherbrooke sont mobilisés pour réclamer un centre de crise.

« Il faut trouver des moyens alternatifs pour éviter que les gens se retrouvent à l’urgence en santé mentale. Pour éviter les portes tournantes avec le système judiciaire, nous avons aussi travaillé à la mise en place d’un programme de justice alternative en santé mentale », signale le directeur McConnell.

À la suite des fusions dans le réseau de la santé en 2015-2016, la direction du CIUSSS de l’Estrie-CHUS a cherché à uniformiser les services en santé mentale en misant sur les meilleures pratiques.

« Si nous offrons des services en amont et qu’une personne reçoit le bon service, au bon moment avec le bon intervenant, nous pourrons éviter de l’accueillir en urgence. C’est d’ailleurs ce que nous tentons de faire et que nous voulons maximiser » signale la directrice des programmes en santé mentale et dépendance au CIUSSS de l’Estrie-CHUS, Stéphanie Lemoine.

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Une pénurie qui touche tout le Québec

La pénurie de psychiatres touche l’ensemble du Québec.

Le ministère de la Santé et des Services sociaux du Québec (MSSS) signale qu’il y a toujours 74 postes vacants en psychiatrie au Québec et que la plupart des établissements considèrent que leur Plan d’effectifs médicaux (PEM) actuel en psychiatrie n’est pas suffisant pour répondre à l’ensemble des besoins de leur clientèle.

Le chef du département de psychiatrie du CIUSSS de l’Estrie-CHUS, le Dr Jean-François Trudel, reconnaît que la solution à ce problème de pénurie de psychiatres est loin d’être évidente.

« Il n’y a pas de solution à court terme. Il y a un manque des psychiatres à travers le Québec », signale Dr Trudel.

En considérant les postes aux PEM déjà autorisés et la demande des établissements pour des postes supplémentaires, le MSSS confirme cette pénurie de psychiatres.

« Les PEM sont élaborés en collaboration avec la Fédération des médecins spécialistes du Québec et avec l’objectif de répartir les ressources médicales disponibles de façon équitable dans l’ensemble de la province », indique la porte-parole du MSSS, Noémie Vanheuverzwijn.

La présidente de l’Association des médecins psychiatres du Québec, la Dre Karine J. Igartua, soutient que le sous-financement en santé mentale est un problème qui dépasse la pénurie de psychiatres.

« Un psychiatre ne peut pas tout faire seul. Sans une équipe de professionnels autour de lui, il est capable de donner moins de services. Si des psychiatres ne veulent pas s’installer dans certaines régions, c’est aussi parce qu’il manque de professionnels comme des travailleurs sociaux, des ergothérapeutes, des psychologues ou des infirmières autour de lui. Quand c’est du personnel en heures supplémentaires qui prend la place de ceux qui sont partis en burn-out, il n’est pas surprenant que les cas d’épuisement professionnel se succèdent », illustre la Dre Iguartua.

Elle signale qu’il n’y a encore aucune infirmière praticienne qui travaille en santé mentale au Québec.

Milieux universitaires

Là où le bât blesse dans un milieu universitaire comme l’Estrie, c’est que la charge d’enseignement pour former la relève, contribuant justement à réduire la pénurie, s’ajoute à la charge clinique qui ne cesse de s’alourdir.

La Faculté de médecine et des sciences de la santé de l’Université de Sherbrooke assure la formation de douze futurs psychiatres sur les 56 qui sont formés dans les quatre facultés au Québec, soit environ 20 pour cent.

« Il y a un double enjeu à ce chapitre. Nos psychiatres ont un impact sur la formation de la prochaine génération. Les psychiatres aimeraient avoir plus de temps pour s’acquitter de leurs tâches d’enseignement et de recherche de stratégies pour améliorer les soins. On y arrive, mais nous n’avons pas une grosse marge de manœuvre », constate le Dr Trudel.

« Faire de l’enseignement et prendre en charge des résidents demande du temps et de l’implication. Nous n’enseignons pas seulement qu’aux résidents en psychiatrie, mais aussi en formation de base en santé mentale aux étudiants de premier cycle en médecine », ajoute un psychiatre du CIUSSS de l’Estrie-CHUS, le Dr Matthieu Tittley.

Le MSSS soutient que le nombre de postes offerts par année au programme de résidence en psychiatrie a été augmenté continuellement depuis les années 2000, passant de 26 en 2002, à 40 en 2007, à 56 depuis 2017.

« Nous n’avons pas de difficulté à combler ces places. J’ai fait des représentations pour que l’on puisse obtenir 60 places en résidence. Avec les départs à la retraite, on stagne. Nous ne réussissons pas à reprendre le dessus sur la pénurie », estime la présidente de l’Association des médecins psychiatres du Québec.

Elle confirme que chacune des régions du Québec a besoin de plus de psychiatres.

« La pénurie est moins importante à Montréal qu’ailleurs au Québec. Cependant, il faut rappeler qu’il y a deux facultés de médecine à cet endroit », signale la Dre Igartua.