Plus de 200 producteurs forestiers de la région, mais aussi d’un peu partout au Québec, ont manifesté à Sherbrooke mercredi pour conserver leur droit de négociation collective dans la vente du bois.

Les producteurs forestiers se font entendre [vidéo]

Les producteurs forestiers de l’Estrie défendent farouchement leur droit de vendre du bois collectivement. Ils étaient plus de 200 mercredi midi à manifester en face de l’Hôtel Le Président ou se tiennent des audiences devant la Régie des marchés agricoles et alimentaires du Québec (RMAAQ).

Rappelons que la compagnie Domtar, qui participe à ces audiences en tant que producteur forestier, le Conseil de l’industrie forestière du Québec et d’autres manufacturiers contestent devant la RMAAQ le processus qui a mené à la mise en marché collective du bois de sciage résineux (sapin et épinette). Ils souhaitent ainsi, selon le Syndicat des producteurs forestiers du sud du Québec, conserver la manière de faire qui était en place depuis 1994, soit une négociation individuelle entre le producteur et l’acheteur.

« Ça amène énormément d’inéquité dans le système et ça diminue le rapport de force, souligne André Roy, président. Il n’y a aucun producteur qui, à lui seul, a le même rapport de force que 100 % des producteurs, c’est le principe même de la négociation collective. »

« Rapport de force »

C’est une opinion qui est partagée par Marcel Groleau, président général de l’Union des producteurs agricoles, de passage à Sherbrooke pour la manifestation et les audiences de la RMAAQ.

« Lorsqu’on ne négocie pas collectivement, on est moins fort et on est moins en mesure d’obtenir des prix justes, indique-t-il. La négociation collective assure que tous les producteurs sur le territoire aient la même chance d’accéder au marché. Les scieries ou les acheteurs ne peuvent pas privilégier deux ou trois fournisseurs. C’est important pour l’économie régionale. »

« Dans chaque domaine, on a dû se battre pour obtenir ce rapport de force, poursuit M. Groleau. Dans le sirop d’érable, les acheteurs voient maintenant qu’il y a beaucoup d’avantages à négocier collectivement. Dans le lait, personne ne remettrait ça en question. Ça permet aux producteurs de demeurer plus petits. »

Le syndicat a adopté cette manière de faire pour la vente du bois en 2017. La nature périssable du produit est également un élément important de l’équation.

« Si le bois d’un producteur ne sort pas durant l’année, le bois perd de la valeur, ajoute Marcel Groleau. On négocie collectivement parce qu’on est des milliers de producteurs, seulement quelques acheteurs et qu’en plus nos produits sont périssables. »

Les audiences devant la RMAAQ se poursuivront jusqu’en mai. Une décision est attendue dès le début de l’été.

Pas de quotas pour l’instant

Le spectre des quotas fait peur à quelques producteurs qui craignent d’être limités dans leur production en négociant de façon collective. M. Roy assure toutefois que l’objectif n’est pas d’en instaurer.

« Nous n’en avons pas besoin actuellement. Ils ont peur, mais un moment donné c’est une résistance au changement, insiste André Roy. La grande majorité des producteurs veulent que le syndicat négocie collectivement. Ça fait deux fois qu’ils votent en ce sens. Notre légitimité ne peut pas être remise en cause. »

Environ 1000 producteurs forestiers mettent du bois en marché chaque année en Estrie et en Montérégie. En 2018, 930 000 m3 de bois ont été mis en marché.

Un projet imprécis, selon Domtar

 Ouvert à l’idée de moderniser la mise en marché du bois, Domtar estime toutefois que les risques de la négociation collective de la vente de bois n’ont pas été évalués correctement par le Syndicat des producteurs forestiers du sud du Québec.

« C’est le plus gros changement des 25 dernières années et le syndicat n’a pas consulté toute la chaîne, souligne André Gravel, directeur de l’approvisionnement en fibre chez Domtar, à la sortie des audiences mercredi à l’Hotel Le Président. On est d’accord pour que la mise en marché soit modernisée, mais le syndicat n’a pas analysé une série de risques. Il y a des entrepreneurs qui investissent des millions $ et qu’est-ce qui arrive s’ils ne produisent pas parce qu’il n’y a pas d’entente? Il faut réfléchir à tout. Si la régie décide de nous entendre, c’est que les motifs de Domtar étaient justifiés. »

Quelque 30 % du bois produit sur les terres de Domtar est acheminé vers des scieries. L’autre 70 % est destiné aux pâtes et papiers.

« Il y a 19 scieries qui s’approvisionnent sur le territoire, poursuit M. Gravel. Est-ce qu’on va négocier avec toutes les scieries? Ces dernières achètent et vendent en fonction de leur marché, donc leur horizon est court et le marché fluctue. Il faut négocier souvent. Le système du syndicat n’est pas structuré de cette manière-là. »

Lien direct

M. Gravel a également souligné à de nombreuses reprises qu’il ne s’agissait pas d’un débat entre Domtar et les producteurs.

« On propose une version moderne de cette entente de mise en marché. Il y a de l’électronique, une façon de mesurer les bois et le transport qui peut être amélioré. Chaque fois qu’on met un dollar dans le transport, c’est un dollar de moins pour le producteur. Si on change quelque chose, il faut que ce soit moderne, adapté et performant avec un maximum de revenu pour le producteur pour l’inciter à mettre du bois en marché. »

« On n’est pas les seuls à avoir une solution, résume-t-il. On voit des améliorations potentielles et d’autres en voient d’autres. Il faut que les gens se parlent. »

Marc Vaillancourt, avocat de Domtar dans ce dossier, estime que le lien direct entre le producteur et le scieur est menacé dans un contexte de négociation collective.

« Ça prend un lien direct entre le producteur et le scieur pour produire tel type de produit comme des baguettes de billards par exemple, résume-t-il. Le scieur va même aller sur le terrain pour regarder ce qu’il est possible de faire avec le bois. Le lien direct est important et il existe depuis 25 ans. Cette relation va être perdue. Le projet n’est pas clair, les producteurs ont manqué d’information. »

André Gravel invite les producteurs forestiers qui voudraient plus d’information à assister aux audiences de la RMAAQ qui se poursuivent jeudi et vendredi à Sherbrooke.