Mathieu et moi avons revêtu la toge de l'Université de Sherbrooke, samedi. C'était une occasion de célébrer ensemble nos parcours, notamment celui qui m'a menée jusqu'à La Tribune, mais c'était surtout l'occasion de réaliser que l'étincelle qui a fini par se créer en lui a allumé un sacré brasier. Et il est beau à regarder.

Le héros (à la cape) dans l'histoire

BILLET - Ça y est. La cape est retournée. Je me rappelle encore le jour où j'ai annoncé à Mathieu que j'irais à l'université, en fin de compte. « Je suis fier de toi », m'a-t-il soufflé. Si vous saviez à quel point ce n'est pas moi, le héros dans l'histoire.

C'est plutôt celui qui est parti d'un jeune garçon qui lançait son sac d'école au fond du sous-sol pour ne pas avoir à le revoir jusqu'au lendemain et qui, cette année, reçoit son diplôme de baccalauréat en génie mécanique alors qu'il a amorcé une maîtrise dans le même domaine.

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Quand j'ai connu Mathieu Gervais et que j'en suis tombée amoureuse, il y a 10 ans, il terminait ses études secondaires, mais sans diplôme. Les cours de français combinés à un criant manque de motivation avaient eu raison de lui. De toute façon, il n'en avait pas besoin pour obtenir un diplôme d'études professionnelles en ébénisterie, laissait-il tomber sans surexcitation devant cette carrière.

Le plan tenait bien, jusqu'à ce qu'il doive changer, drastiquement : l'été après sa première année d'études professionnelles, alors qu'il s'était déniché un emploi dans une meunerie, sa main gauche a été sévèrement mutilée. À son arrivée au CLSC du village, on croyait qu'il ne reverrait jamais ses doigts.

Grâce à une remarquable chirurgienne qui a passé plus de huit heures au-dessus de la table d'opération, la main de Mathieu a pu être partiellement reconstruite. Tous ses doigts étaient là, simplement pas aussi droits ou fonctionnels.

C'était une vraie chance, mais avec les mois et les mois d'ergothérapie et de réadaptation qui l'attendaient, additionnés à sa perte de dextérité, ce n'était pas une option de le laisser retourner en classe d'ébénisterie. « Je vais faire quoi, moi? » avait-il demandé à son médecin. Ce à quoi elle a répondu, le plus simplement du monde : « Bien, mon mari est ingénieur, et il est très heureux. »

C'est ainsi qu'à 18 ans, il est retourné chez ses parents. Et il a bûché. Pas du bois, mais du français, des mathématiques, de la chimie et de la physique. Tout à distance, pendant qu'il jonglait avec les rendez-vous médicaux, les pâtes à modeler thérapeutiques et les machines qui lui donnaient des airs de cyborg en s'assurant que ses doigts bougent durant son sommeil. (Toujours avec la très peu indépendante blonde bien accrochée au bras droit.)

L'accident est arrivé en 2010. À l'automne 2011, il était sur les bancs du cégep. Déterminé, il a rapidement confirmé son amour pour les sciences et la mécanique. Trois ans plus tard, voilà que nous nous installions à Sherbrooke, où la formule coopérative du baccalauréat en génie mécanique lui faisait de l'œil depuis un moment.

Le hasard et mes changements de parcours académique ont fait en sorte que, samedi, nous avons revêtu la toge de l'Université de Sherbrooke en même temps. C'était une occasion de célébrer ensemble nos parcours, notamment celui qui m'a menée jusqu'à La Tribune, mais c'était surtout l'occasion de réaliser que l'étincelle qui a fini par se créer en lui a allumé un sacré brasier. Et il est beau à regarder.

J'ai toujours été du genre à grincer des dents devant les discours du genre « poursuivez vos rêves, ils se réaliseront. Car moi, j'ai réussi ». Encore faut-il le trouver, son rêve. Tous n'ont pas cette chance à 17 ans. Le Mathieu que je connais a toujours gardé une place pour Découverte les dimanches, et il a toujours eu la curiosité de s'informer, de comprendre ce qui l'entoure. C'est seulement que de rester assis à se faire dicter toutes sortes de matières toute la journée, ça ne l'allumait pas. Comment aurait-il pu rêver d'un baccalauréat?

La leçon du parcours de Mathieu, ce n'est donc pas « poursuis tes rêves ». C'est plutôt que ce n'est pas parce qu'il n'y a pas d'étincelle qu'il n'y en aura jamais. Peut-être que la foudre frappera ou que tu trouveras autrement, mais à partir de là, tu verras beaucoup mieux devant toi.