Patricia Gauthier quittera la barre du CIUSSS de l’Estrie-CHUS vendredi prochain.

Le CIUSSS perd sa capitaine

C’est avec une certaine fébrilité mais avec aussi beaucoup de sérénité que Patricia Gauthier quittera son poste de présidente-directrice générale du CIUSSS de l’Estrie-CHUS vendredi prochain. « C’est une sortie planifiée depuis 18 mois, alors je vais partir confiante. Mon départ permettra aussi de tourner une page d’histoire sur la fusion », soutient Patricia Gauthier.

Le prochain PDG du CIUSSS de l’Estrie-CHUS devrait être nommé au courant de la semaine prochaine. Le successeur de Mme Gauthier prendra donc la tête d’une organisation plus solide qu’à sa création le 1er avril 2015, d’une organisation qui s’est relevée d’une fusion qui a été « majeure et difficile ».

« Le premier défi de mon successeur, ce sera la pénurie de main-d’œuvre, y compris le manque de médecins. Il nous faut réorganiser le travail. Les infirmières, les travailleuses sociales, par exemple, nous allons toutes les chercher dans les écoles; nous n’en aurons jamais autant qu’il nous en faudrait. Il nous faut innover », explique Patricia Gauthier.

Cet enjeu si important est suivi de près par l’accessibilité des soins et services, notamment du côté des médecins de famille (voir autre texte en page 4 et l’éditorial en page 14).

Le troisième défi du prochain président-directeur général du CIUSSS de l’Estrie-CHUS sera de continuer le travail en prévention et en promotion de la santé. « Il faut notamment continuer de développer le soutien à domicile. Il faut pouvoir soigner les gens sans avoir besoin de construire toujours plus de CHSLD », ajoute-t-elle.

Des améliorations grâce à la fusion

Avec un certain recul, Patricia Gauthier croit que la fusion était une bonne chose. Des courants semblables se remarquent ailleurs dans le monde. Cependant, la fusion aurait sans doute été facilitée sans les compressions de 50 millions $ qui sont venues avec, nuance-t-elle.

« On parle de certains problèmes récurrents et on pointe la fusion. C’est le cas pour l’engorgement de la salle d’urgence et des soins intensifs à Granby. Mais est-ce que ces problèmes-là existeraient aussi sans la fusion? La réponse est oui. Et ç’aurait été peut-être encore pire. Depuis 18 mois, il y a des caucus quotidiens pour la gestion des lits, parfois deux fois par jour en période de pointe, pour l’ensemble de l’établissement. Par exemple, si on a transféré un patient à Sherbrooke pour des soins tertiaires, quand le renvoie-t-on dans son installation d’origine? Si les soins intensifs de Granby sont en ‘‘temps supplémentaire obligatoire’’ mais pas ceux de Sherbrooke, on pourra garder le patient plus longtemps à Sherbrooke. Cette concertation entre les installations était beaucoup plus compliquée avant », image Patricia Gauthier.

Naissance d’une organisation unique

Retournons en arrière un instant.

Le CIUSSS de l’Estrie-CHUS est né le 1er avril 2015, fruit d’une fusion de l’Agence de la santé et des services sociaux avec 14 ex-établissements. Le CIUSSS comptait alors 16 000 employés, avait un budget de 1,1 milliard $, desservait 160 municipalités réparties sur un vaste territoire, en plus d’un redécoupage du territoire auquel on venait d’ajouter les CSSS de La Pommeraie et de la Haute-Yamaska.

« Même si l’entente était bonne entre tous les partenaires de l’Estrie et que nous travaillions déjà dans un climat de collaboration, c’était un gros défi », convient Patricia Gauthier.

Le 1er avril 2015, pour bien marquer que La Pommeraie et la Haute-Yamaska se joignaient à l’Estrie, Mme Gauthier s’est rendue à Granby. Elle y a alors tenu une visioconférence à laquelle ont assisté les 600 cadres de ce tout nouveau CIUSSS.

« On était là pour leur annoncer que nous étions maintenant une famille, une famille reconstituée », rappelle-t-elle en souriant.

Dès le premier jour, la PDG se veut rassembleuse.

« Nous avons sorti un énoncé qui, on le croyait, pourrait donner du sens à nos employés : ‘‘En Estrie, ensemble innovons pour la vie’’ », se rappelle-t-elle.

Avec l’abolition des anciennes structures, il a fallu retrouver une chaise pour tous les directeurs qui souhaitaient demeurer dans l’organisation. Certains se sont retrouvés dans une chaise qui les a placés dans l’inconfort. « Avec le recul, c’est peut-être une chose que je changerais... Il fallait replacer les cadres et c’était normal, ils y avaient droit, mais d’en placer certains d’entre eux en situation inconfortable ne les a pas aidés à rassembler leurs équipes », soutient la PDG.

Au total, il aura fallu environ un an et demi pour que l’organisation se stabilise et que sa direction, à tous les niveaux hiérarchiques, commence à se sentir plus à l’aise dans ses nouvelles fonctions.

« Il y a eu beaucoup de deuils à faire. Un deuil, il n’y a rien à faire : il faut prendre le temps de le vivre », dit-elle.

Gestionnaire rassembleuse, Mme Gauthier a tout de suite senti certaines limites du cadre imposé par le ministère de la Santé et des Services sociaux [MSSS] même si elle juge que le cadre, dans l’ensemble, était adéquat.

« Cette nouvelle structure est en silos : la direction de la santé mentale, la direction du soutien aux personnes âgées... Dès le départ, nous avons voulu que les gens puissent quand même se parler, que chaque direction ne se retrouve pas seule dans son silo. C’est comme ça que nous avons lancé, très rapidement, le concept des trajectoires de service pour les patients », rappelle-t-elle avec fierté.

« Nous avons inclus des patients-partenaires dans le processus, y compris au niveau de la recherche. Ça aussi c’est une innovation; on ne voit pas ça partout », dit-elle.

Enfin, à ceux qui ont dénoncé la « centralisation des pouvoirs », Mme Gauthier répond que « du pouvoir, on n’en cherche pas plus ». « Tout ce qu’on demande, c’est de redonner du pouvoir au bon endroit et que chacun puisse avoir son carré de sable pour faire des améliorations et régler les problèmes directement dans son secteur », ajoute-t-elle.

Se déconnecter

Patricia Gauthier quitte son poste de PDG après quatre années à la barre de cette grande organisation dont la structure est unique au Québec. Mais elle cumule au total 45 années de travail en gestion, principalement dans le domaine de la santé. Ses expériences sont riches et multiples; elle a notamment participé à la fondation de l’Hôpital Pierre-Boucher à Longueuil. Quarante-cinq années de travail acharné sans véritable pause dans son parcours. Les quatre dernières années ont demandé un travail acharné.

« J’ai eu deux enfants, mais à l’époque, le congé de maternité était de trois mois et on recommençait au même rythme qu’avant », se souvient-elle.

Dès le 1er juin arrivé, elle se mettra donc en mode repos. « Je veux vraiment me déconnecter. Je rejoins mon mari à la retraite. Nous avons décidé de rester en Estrie, même si nos enfants sont à Montréal. Nous avons acheté un bateau. Je veux en profiter cet été, je veux me reposer. Mon travail des quatre dernières années m’a demandé un investissement majeur », dit-elle.

Puis quand elle sera bien reposée, peut-être sera-t-elle ouverte à accepter des mandats du MSSS ou d’agir dans des conseils d’administration dans d’autres domaines que la santé. « On verra bien. Mais pour commencer, je veux vraiment prendre une pause », insiste Patricia Gauthier.