Le chemin de Rémi Lacombe (à droite) a croisé celui d'Olivier Dugal (à gauche), alors que ce dernier était à la rue depuis près d'un mois. Depuis cette rencontre, en août aux abords de la rivière Saint-François, les deux hommes se sont liés d'amitié et Olivier reprend peu à peu sa vie en main.

L'amitié qui change une vie

En cette ère de cynisme et de repli sur soi, il y a de ces histoires qui vous redonnent foi en l'humanité. Celle de Rémi et d'Olivier en est une.
Avez-vous déjà ignoré, en accélérant le pas, un sans-abri qui quémandait quelques sous? Cet itinérant, c'était peut-être Olivier Dugal, un Sherbrookois de 28 ans qui s'est retrouvé à la rue en août 2016 après s'être fait évincer de son logement, à cause de plaintes répétées des locataires.
« Je suis allé à l'auberge La Source-Soleil pendant une semaine, mais je me suis chicané avec le personnel et d'autres résidents là-bas, confie-t-il. (...) J'aurais pu aller coucher à l'Accueil Poirier, mais je savais qu'il y avait des gens là-bas que je ne voulais pas voir. »
C'est que depuis qu'un de ses bons amis est décédé alors qu'Olivier était dans le début de la vingtaine, le jeune homme a cessé de se présenter à ses cours au cégep, a sombré dans la toxicomanie et a commis « plusieurs erreurs de parcours », comme il les appelle. Ce n'était pas la première fois qu'il se retrouvait sans toit, mais « pour aussi longtemps, sans avoir de back-up, sans rien, oui. »
« Je me débrouillais, je n'avais pas le choix, dit-il. J'essayais de trouver des places chaudes comme je pouvais, dans les hôpitaux, au cégep... J'ai pilé sur mon orgueil, j'ai demandé de l'argent dans la rue. Mais les gens sont craintifs. Quand je quêtais, les gens ne me regardaient pas, ils ne me répondaient pas, ils se mettaient juste à marcher plus vite. »
« Dès septembre, il commençait à faire froid, se souvient-il. Je m'arrangeais pour dormir le jour, pendant qu'il faisait chaud, pour avoir assez d'énergie pour passer la nuit au froid. Une fois, j'avais 60 $, et j'avais décidé de ne pas manger et de me payer une vignette d'autobus à la place pour pouvoir dormir toute la journée, en faisant des transferts dans toute la ville. »
Une rencontre déterminante
Le plus souvent, Olivier passait ses journées et ses nuits près de la rivière Saint-François, où il faisait un feu pour se réchauffer à partir des circulaires qu'il dénichait dans les bacs de recyclage. C'est sur la plage près de cette rivière que son chemin a croisé celui de Rémi Lacombe.
« On était à la fin du mois d'août et je vivais une période difficile, raconte Rémi. Je venais de vivre une séparation, de vendre ma maison... J'étais en remise en question sur plein d'affaires. (...) Comme j'habite près de la rivière, je suis allé là pour réfléchir. »
« Je suis très attentif aux signes que la vie nous envoie. Un moment donné, il y a lui qui s'est pointé, cet énergumène-là », dit-il en mettant sa main sur l'épaule d'Olivier. « Je voyais qu'il avait de la misère : il avait une grosse cicatrice pleine de sang sur la tête. »
Ce que Rémi ignorait, c'est qu'Olivier sortait tout juste d'un séjour à l'hôpital, où on lui avait fait dix-huit points de suture sur la tête et trois sur chaque arcade sourcilière parce qu'un inconnu l'avait agressé à coup de boule de billard.
« Il est venu me demander un peu d'argent poliment, relate Rémi. J'avais des bleuets, alors je lui ai partagé ça et on a mangé en jasant, c'était l'fun. Il me racontait son histoire un peu vaguement : il lui manquait des bouts à cause de sa blessure à la tête. »
« Rémi m'a amené souper chez lui, et il a accepté que je passe la nuit là, poursuit Olivier. J'ai pu prendre une bonne douche, laver le linge que je traînais dans mes vieux sacs. Il m'a donné de la nourriture, des noix, une liste plastifiée de toutes les ressources qui pouvaient m'aider dans le coin. Il m'a aussi donné du linge et un beau gros sac à dos de montagne, que j'ai encore. »
« Je capotais, on dirait que je n'arrivais pas à le réaliser », mentionne-t-il en regardant son nouvel ami, tout sourire. « Rémi le sait, je suis super reconnaissant. J'étais sans mots, c'est comme si ça ne se pouvait pas. Habituellement, le monde m'évitait quand je leur demandais 25 sous, et là, t'as cet ami-là qui me disait : ben oui, assis-toi avec moi, viens-t'en chez nous. »
La thérapie
À la suite de cette rencontre, Olivier a décidé de prendre sa vie en main et de se rendre au centre de traitement pour dépendance à la drogue et à l'alcool Corps âme et esprit pour entreprendre une thérapie fermée de deux mois et demi.
« Là-bas, je ne pouvais pas sortir, je ne pouvais pas téléphoner quand je voulais, indique le jeune homme. Quand j'ai eu la chance d'appeler, c'est drôle, j'ai appelé Rémi. J'avais encore son sac et ses noix avec moi, alors tous les jours, il était avec moi même s'il n'était pas vraiment là. Je ne l'ai jamais oublié. »
Après la thérapie, Rémi a continué de prendre des nouvelles d'Olivier. Un jour, alors que les deux amis marchaient dans la rue, ils sont tombés par hasard sur la mère de ce dernier.
« Ça faisait des mois que je ne l'avais pas vue, dit Olivier. Je n'osais pas lui parler, parce que d'habitude, elle ne veut pas que les gens que je connais sachent qui elle est. Elle fait ça pour se protéger. Elle a vu son fils se détruire pendant des années... Mais quand elle a vu Rémi, elle s'est elle-même présentée. Je pense qu'elle a senti quelque chose à travers lui. »
Malgré tout ça, il serait bien naïf de croire que la vie d'Olivier Dugal est un conte de fées. En sortant du centre de traitement, se trouver un logement n'a pas été une tâche facile, et l'homme de 28 ans peine toujours à joindre les deux bouts.
« Pour avoir un logement, il faut de l'argent, mais pour avoir mon plein chèque de l'aide sociale, il me fallait une adresse, autre que le centre de thérapie, souligne-t-il. Alors j'étais pris dans ce cercle vicieux là. »
Heureusement, grâce à un contact à la Coalition sherbrookoise pour le travail de rue, Olivier a pu obtenir une preuve de résidence pour trois mois, puis se trouver un appartement. Cependant, le seul endroit qu'on a accepté de lui louer est un 3 et demi, qui lui coûte plus de 500 $ par mois alors qu'il ne reçoit que 600 $ mensuellement.
Olivier poursuit donc ses recherches tout en ne mangeant pas toujours à sa faim. Il espère un jour pouvoir retourner sur les bancs d'école, à l'université, pour étudier « quelque chose en lien avec les langues, la culture ».
Un miracle
Cette semaine, Olivier a reçu un coup de fil de Rémi. « Je pensais qu'il voulait me demander un service, vu qu'il m'en a tellement rendu, dit Olivier. Mais non, il me souhaitait une bonne année et il m'a amené faire une belle épicerie. Ayoye, c'était comme un miracle! »
« Il est venu me chercher et on a écouté la toune I Will Survive. On dansait les deux dans son char! » raconte Olivier en fredonnant la fameuse chanson de Gloria Gaynor.
« C'était beau de le voir avec un sourire dans la face, lance Rémi. C'est devenu un inside entre nous deux. On se dit toujours : I will survive! »
Qu'est-ce qui te motive à faire preuve d'une telle générosité, Rémi? « Ça me fait plaisir de le voir heureux, de pouvoir peut-être lui donner la claque dans le dos que ça lui prend pour s'en sortir, répond-il. Parce qu'il a un bon fond, je crois en lui. »
Oui, Rémi en est convaincu, Olivier will survive.