Professeure de la Faculté des lettres et sciences humaines de l’Université de Sherbrooke, Isabelle Boisclair souligne que les mouvements de dénonciation des agressions sexuelles n’appellent pas à la mort de la séduction, mais bien au respect.

La séduction aux temps du #MoiAussi

Dans la foulée de l’affaire Weinstein et ses retombées, de plus en plus de femmes dénoncent des agressions sexuelles et des comportements inappropriés auxquels elles ont été confrontées. Le mot-clic #MoiAussi a été partagé maintes fois sur les réseaux sociaux, accompagnant des témoignages perturbants. Dans ce contexte, à l’approche de la Saint-Valentin, certaines personnes se demandent s’il est encore possible de jouer la carte de la séduction en 2018.

Isabelle Boisclair, professeure à la Faculté des lettres et sciences humaines de l’Université de Sherbrooke, a la réponse : bien sûr que oui.

« C’est le laid que les femmes ne veulent plus. Les bons matchs, les bonnes soirées, le bon sexe, tout le monde aime ça! Je n’ai jamais entendu une fille chialer parce qu’elle avait eu du bon sexe : ce que ces femmes dénoncent, c’est qu’elles se font agresser, forcer, contraindre », explique-t-elle.

Il ne faut donc pas confondre une demande de respect avec du puritanisme, souligne la professeure. « On n’en appelle pas du tout à la mort de la séduction avec ce mouvement. Ceux qui disent ça nous disent qu’ils confondent tout », résume-t-elle.

Homme sujet, femme-objet

Lorsque l’on reproche des comportements aux hommes en matière de séduction, c’est bien souvent d’être intrusifs, insistants, de persister lorsque la fille n’est pas intéressée ou de l’insulter une fois qu’elle a manifesté son désintérêt. Comme le résume Mme Boisclair, ces comportements peuvent partir du fait que la femme est considérée, dans la relation de séduction, comme l’objet du désir, et l’homme comme le sujet qui agit. Pourtant, dans les faits, il s’agit de deux êtres humains en relation l’un avec l’autre.

« On a beau dire aujourd’hui que les femmes sont les sujets de leur vie, de leur destinée, il n’en demeure pas moins qu’on a un fonds culturel qui persiste à nous dire que les femmes sont subordonnées aux hommes. Tous les thèmes d’amour romantique nous montrent que c’est un homme qui conquiert une femme, c’est profondément ancré dans notre culture », dit la professeure.

En plus d’être réductrice pour les femmes, cette dynamique impose aussi des attentes aux hommes, qui peuvent vouloir être perçus comme des Don Juan qui accumulent les conquêtes, sans quoi ils se sentent moins virils.

Mode d’emploi 2018

Quelques trucs concrets pour aider les gars à faire les premiers pas en tout respect en 2018?

Premièrement, être attentifs aux signaux reçus et les respecter. « Si la fille est intéressée, elle peut sourire au gars, être contente, l’inviter à s’assoir avec elle… On ne dit donc pas "fermez toutes les portes", on dit "cognez à la porte avant de rentrer", c’est différent. Une femme, ce n’est pas un libre-service, c’est une personne », illustre Mme Boisclair.

Si la fille rejette les avances, on peut lui demander poliment si elle aimerait qu’on se reprenne une autre fois. Si oui, tant mieux; sinon, il ne faut pas insister. « C’est normal que ça arrive, ce n’est pas elle qui fait le move vers toi, c’est toi vers elle. C’est son droit le plus strict de refuser. »

Si elle manifeste son refus de façon particulièrement bête, à la place de l’envoyer promener, on peut simplement s’excuser de l’avoir dérangée et dire qu’on n’a pas apprécié son ton; comme souvent, la communication est la clé.

« Que les gars se fassent confiance. S’ils plaisent à la fille, ça va marcher, ils vont faire un bout ensemble. Ce ne sont pas les agressions ni l’insistance qui vont les amener là... »

Et évidemment, les filles peuvent aussi faire les premiers pas. « Les gens qui disent que la séduction, c’est rendu plate, je leur dis : un instant, c’est rendu bien plus cool! Si deux personnes s’intéressent l’une à l’autre, c’est ça qui est bien. Il n’y a rien de plaisant dans le fait de séduire ou de faire l’amour à une fille qui ne te désire pas. On a tout à gagner en se respectant », souligne Mme Boisclair.

L’égalité, jusque dans les cadeaux

Le cliché du cadeau de Saint-Valentin, c’est un gars qui offre des roses, des chocolats ou encore un bijou à une femme. Or, Isabelle Boisclair fait remarquer qu’il s’agit là de la persistance de certains traits du passé, alors que les femmes, qui restaient à la maison, n’avaient pas de revenu pour elles.

« Aujourd’hui, beaucoup de femmes gagnent leur vie et peuvent s’acheter ce qu’elles veulent. Ça ne veut pas dire qu’on devrait arrêter de se faire des cadeaux, mais pourquoi ne pas se faire un cadeau à tous les deux? » soulève la professeure comme question.

Un souper entre amoureux, un objet qui profitera au couple, une sortie… les idées de cadeaux communs sont nombreuses.

« Si on veut célébrer l’amour, pourquoi on célébrerait la femme? On confond amour et femme; la femme objet d’amour; la femme qui devient le signifiant de l’amour… Pourtant, si on est avec un homme, lui aussi on l’aime, et peut-être qu’on veut le gâter. S’aimer, c’est s’aimer à deux : ça amène la réciprocité », avance-t-elle.

Et ça mérite une petite réflexion, puisque les positions de « demandeur » et de « décideur » peuvent se refléter dans des situations moins anodines qu’un échange de cadeaux. « Qu’on parle de donner des cadeaux à l’autre ou de donner du sexe à l’autre, on se met dans une position où l’un donne et l’autre demande. Ces positions différentes, ça vient du passé, et ça fait qu’une des deux personnes ne décide pas ce qui se passe. »