Nathalie Patenaude et Sylvain Hébert, deux nageurs en eau libre qui ont pris le départ ensemble de plusieurs compétitions longue distance durant leur carrière, étaient loin de se douter que le destin les réunirait de nouveau en 2019. Le 3 mai dernier, Sylvain Hébert a fait don d’un rein à Nathalie Patenaude. Une longue traversée qui s’est soldée par une victoire la plus significative de leur vie.

La plus belle victoire de Nathalie Patenaude et Sylvain Hébert

Dans le petit monde de la nage longue distance en eau libre, les athlètes ont toujours formé une famille tissée serrée. Dans les années 80, Nathalie Patenaude et Sylvain Hébert faisaient partie des quelques nageurs fleurdelisés très actifs dans cette discipline. En 1985, ils avaient longtemps nagé côte à côte à la Traversée internationale du lac Memphrémagog qui se déroulait à l’époque sur toute la longueur du lac (42 kilomètres) avec le départ à Newport, dans l’état du Vermont, aux États-Unis. L’écart s’était creusé entre les deux dans les derniers kilomètres. 34 ans plus tard, Sylvain Hébert et Nathalie Patenaude sont à nouveau unis. Cette fois c’est pour la vie.

Hébert a fait don de son rein droit à Nathalie Patenaude, qui attendait ce grand jour depuis presque trois ans et 4240 dialyses plus tard. Le 2 juin 2016, le ciel tombait sur la tête de Nathalie Patenaude quand on lui annonçait que ses reins étaient atteints de glomérulonéphrite IgA, appelée aussi la maladie de Berger.

« Mes reins ne fonctionnaient plus qu’à sept pour cent et mon espérance de vie n’était que de cinq ans s’il ne se passait rien. J’étais épuisée depuis un certain temps, mais je me trouvais des excuses chaque fois. Je n’avais jamais été malade de ma vie. Je commençais à soupçonner un burn-out. Je me préparais même à partir pour une compétition (chez les maîtres) aux îles Caimans, mais j’ai décidé d’aller consulter. Probablement la meilleure décision de ma vie », mentionne Nathalie Patenaude.

Comme un marathon

 À l’instar des nageurs qui se spécialisent en eau libre, Nathalie Patenaude ne craint pas les plus grosses vagues. Elle a toujours été au bout de ses limites même si son corps lui disait parfois d’abandonner. La conquérante des eaux s’est remémoré ses victoires personnelles en compétition pour l’aider à faire face à son nouveau combat.

« J’ai vécu ça comme un marathon de nage, avec des hauts et des bas, mais jamais avec des grands moments de découragement. Ces trois années à résister à la maladie, je peux comparer ça à une double traversée du lac Memphrémagog », image la mère de trois enfants, Marie-Laurence, Camille et Benjamin, âgés respectivement de 23, 21 et 20 ans.

 Malgré les limites que lui imposait sa condition qui allait en dépérissant, celle qui est trésorière à la ville de Kingsey Falls a toujours voulu vivre une vie normale. « Il n’était pas question que je devienne un fardeau pour ma famille et j’ai agi en conséquence. J’ai même accompagné ma fille Marie-Laurence dans l’embarcation qui la suivait à Roberval à la Traversée du lac Saint-Jean lors des deux dernières années malgré mes quatre dialyses quotidiennes. »

Sylvain Hébert le sauveur

Le temps filait et on était toujours à la recherche d’un donneur pour Nathalie Patenaude. Sept ou huit personnes, dont le mari de Nathalie, Mario Lortie, ont passé les tests pour savoir s’ils étaient compatibles pour donner un rein. Le candidat compatible était introuvable jusqu’à ce que Sylvain Hébert se pointe pour aider celle qu’il a toujours considérée comme sa petite sœur à travers toutes leurs années à nager souvent aux mêmes endroits. « Nathalie et moi, c’est une amitié qui perdure même si on se voit moins souvent. Je ne pouvais me résoudre à l’idée que Nathalie, qui est entourée d’amour dans sa famille, soit en fin de vie, du moins c’est la direction que ça prenait. J’ai donc passé les examens. Il y en a un qui était vraiment déterminant. Je suis encore émotif quand j’en parle. Je tenais Nathalie au courant de mes démarches et une bonne journée, la nouvelle tant attendue est tombée. Quelle délivrance et soulagement ce fut pour tout le monde ! Elle m’a mentionné que je représentais peut-être son dernier espoir. Qu’est-ce que je peux ajouter à ça ? Comme à la nage, on a fait équipe », fait valoir Sylvain Hébert qui a dû perdre une quinzaine de livres avant qu’on lui retire son rein droit. « Je devais être en forme pour l’opération. Perdre du poids était une nécessité. J’ai axé mon alimentation sur les protéines et je me suis remis à l’entraînement, nageant trois à quatre fois par semaine. Je me suis retrouvé avec une quinzaine de livres en moins. Me voilà de nouveau en bonne condition physique », confie Hébert, un agent de prévention sur les chantiers de construction qui réside maintenant à Pointes-aux-Trembles.

Au terme de l’opération subie par Patenaude et Hébert, celui-ci était, selon ses dires, le plus mal en point. « Nous sommes sortis de l’hôpital tous les deux neuf jours après l’opération. Les deux jours qui ont suivi l’intervention chirurgicale, je ne parvenais pas à remonter la côte. Je suis plus douillet que Nathalie. C’est elle qui m’a forcé à sortir de mon lit pour marcher la première fois », raconte Hébert.     

« Sylvain n’était pas très content. Je pense qu’il m’a pardonnée depuis », se souvient Nathalie Patenaude, sourire en coin et en regardant son donneur droit dans les yeux.

Celle-ci sera évidemment éternellement reconnaissante envers Sylvain Hébert. « Ce n’est pas si fréquent de donner un organe de son vivant. C’est d’une générosité sans nom. Quel geste altruiste ! Je ne remercierai jamais assez Sylvain. En plus, je reçois un rein droit et celui d’un homme. C’est ce qu’il y a de mieux pour le greffé. Je roule en limousine grâce à mon ami, sans oublier toute l’équipe médicale au CHUS qui m’a si bien entourée. »

Sylvain Hébert porte fièrement la montre-bracelet que lui a donnée en cadeau Nathalie Patenaude. Y sont gravés les mots suivants : notre traversée, le 3 mai 2019.

Et on aurait pu ajouter : à notre victoire la plus glorieuse !

Un livre en chantier

Nathalie Patenaude et Sylvain Hébert ont des projets à réaliser ensemble quand ils seront complètement rétablis tous les deux. Un de ces projets qui consiste à l’écriture d’un livre est déjà avancé.

Le titre est trouvé : Un rein pour la vie. Tous les deux reviendront sur cette expérience vécue ensemble au cours des derniers mois et relateront aussi leur carrière sportive. Des pages sont déjà écrites. « J’ai un peu de retard sur Sylvain, affirme Nathalie Patenaude. Je vais m’y mettre de façon plus régulière, car le projet me tient vraiment à cœur. »

Pour sa part, Sylvain Hébert veut contribuer à lever le mystère qui plane au-dessus du don d’organe de son vivant. « Je pense humblement que ça va aider les prochains qui vivront la même chose que moi », convient-il.

Du côté de la nage, les deux athlètes ont l’intention de participer à une compétition pour les maîtres en 2020 aux Îles Caimans. « J’ai raté mon coup la dernière fois que je voulais partir. Je vais me reprendre. Et Sylvain sera de la partie. De se jeter à l’eau ensemble après ce que nous venons de vivre donnera une tout autre couleur à notre compétition », soutient Nathalie Patenaude.

Nathalie Patenaude et Sylvain Hébert avaient été les deux premiers nageurs du Canada à prendre le départ du 25 km de la Coupe du monde longue distance sanctionnée par la FINA à Windermere en Angleterre en 1986. Trois ans plus tôt, ils avaient effectué en équipe l’épreuve de six heures au Lac-à-la-Tortue en Mauricie.

En 1987, lors de sa meilleure saison en carrière sur le circuit mondial, Sylvain Hébert avait terminé bon 5e, 4e chez les hommes, à la Traversée internationale du lac Memphrémagog.

« On a vécu des moments inoubliables dans des compétitions. Nous nous sommes frotté les orteils souvent sous l’eau. Ça remonte aussi loin qu’à mon enfance la première fois que nous avons nagé dans le cadre du même événement. Nos chemins étaient intimement liés, jusque sur nos lits d’hôpital », confie Nathalie Patenaude.