Dimanche dernier, en Utah, Kim Boutin a établi un record mondial au 500 m, en quarts de finale.

Kim Boutin: «Je ne sais pas ce qui s’est passé!»

MONTRÉAL — Kim Boutin toussait entre ses entrevues, mardi après-midi, à l’aréna Maurice-Richard. Une toux sèche, gracieuseté du climat aride de Salt Lake City. À la vitesse où elle a patiné en Utah le week-end dernier, elle aurait aussi pu bien avoir attrapé froid.

Double médaillée d’or individuelle et troisième au relais, la patineuse de 24 ans a remis une copie presque parfaite à la première Coupe du monde de la saison. Pour couronner le tout, elle a établi un record mondial au 500 m, dimanche, en quarts de finale.

Pour une athlète qui avouait encore sa crainte de la vitesse sur la plus courte distance, il y a moins d’un mois, elle s’est drôlement bien débrouillée.

«Je ne sais pas ce qui s’est passé!» a admis Boutin, toujours éberluée par ce coup de tonnerre qui a secoué la petite planète du patinage de vitesse courte piste.

«Quand j’ai vu le temps s’arrêter à 41,936 secondes, ma mâchoire s’est décrochée», a résumé Charles Hamelin.

Après avoir vu la Chinoise Meng Wang passer sous les 43 secondes en 2008, le triple champion olympique de 35 ans pensait devoir attendre «une ou deux décennies» avant de voir tomber la barrière des 42 secondes.

«Quand [Kim] est arrivée dans le vestiaire, je l’ai juste regardée avec des yeux abasourdis. Je l’ai serrée dans mes bras et je lui ai dit : “Je suis trop fier de toi”.»

Boutin a profité de ses jambes exceptionnelles et de l’altitude de Salt Lake City — où la friction de l’air est moins importante — pour améliorer de 399 millièmes la marque inscrite par la Britannique Elise Christie au même endroit trois ans plus tôt.

«L’été dernier, je me suis vraiment concentrée à être relaxe, à patiner de façon solide techniquement, a souligné la native de Sherbrooke. C’est ça qui s’est passé. J’ai attaqué mon 500 m en ne pensant pas à aller vite, mais en pensant à être relaxe.»

Un parfum de record du monde flottait déjà durant la semaine avant le départ en Utah. À l’entraînement, Boutin et une coéquipière avaient franchi quatre tours de piste (444 m) à une vitesse fulgurante.

«Ça avait l’air facile, s’est souvenu l’entraîneur Frédéric Blackburn. Même Alyson [Charles, 21 ans] a été capable de suivre. On s’est dit : si ça part vite comme ça à Salt Lake City, ça peut être un record du monde.»

À fond de train

Encore fallait-il convaincre sa protégée qu’elle devait y aller à fond de train en quarts de finale, sans penser à préserver de l’énergie pour les rondes suivantes. «Tu as la caisse pour», l’a assurée l’entraîneur.

En matinée, au téléphone, le préparateur mental Fabien Abejean avait travaillé à placer la triple médaillée olympique de PyeongChang dans les meilleures dispositions.

«Une des phrases qu’on répète souvent, c’est : “La perfection, on ne la cherche pas, on la trouve”, a-t-il relaté mardi. Si on veut aller vite, c’est là qu’on change sa façon de patiner ou de faire sa performance. On veut trop forcer la vitesse plutôt que de se concentrer sur comment aller vite. […] Souvent, les athlètes qui font les records du monde ou les meilleures performances, ils n’ont jamais pensé à vouloir les faire.»

Après un départ (forcément) canon, Boutin a franchi le premier tour complet en 9 secondes, suivi d’un autre en 8,4 secondes. À ce moment, tous les spécialistes ont compris qu’un exploit était possible. L’annonceur québécois Dany Lemay a allumé la mèche dans l’enceinte de l’Utah Olympic Oval, déclenchant une clameur que la meneuse a sentie. «Je me suis dit : “OK, il y a quelque chose qui se passe, il faut que je continue jusqu’à la ligne…”»

Elle n’a donc pas eu besoin d’entendre Blackburn lui crier d’aller «jusqu’au bout» avec un demi-tour à faire. À presque 50 km/h, ça peut se comprendre.

«Je ne voulais pas qu’elle relâche et qu’elle se dise ensuite : je n’aurais pas dû, a expliqué le coach. Ce qui me satisfait le plus, c’est qu’on travaille sur du maintien technique à haute vitesse avec Kim depuis plusieurs années, que ce soit à la fin de son 1500 m ou pendant ses 500 m.»

Explosion de joie

La ligne franchie, Boutin a explosé de joie en voyant son chrono. Surexcitée, elle a tenté de sauter sur place, comme si elle avait oublié qu’elle chaussait des bottines à longues lames. «Un record du monde, c’est fou!» a-t-elle dit.

Elle en avait réussi un sur la même distance aux Mondiaux juniors de 2014, en Turquie. Elle améliorait alors la référence de sa compatriote Marianne St-Gelais. Elle avait dû se soumettre sur-le-champ au premier test antidopage de sa carrière. Elle avait trouvé l’expérience invasive et profondément perturbante. Elle avait raté la finale et perdu son record aux mains d’une rivale.

Cette fois, Boutin ne s’est pas laissée décontenancer par les agents qui l’ont accostée à sa sortie de la patinoire. En finale, elle a décollé encore plus vite qu’en quarts, avant de gérer son avance sur la Chinoise Qu Chunyu et la Néerlandaise Lara van Ruijven.

Cette médaille d’or était sa deuxième de la compétition après celle de la veille au 1500 m. Elle avait alors effectué un dépassement extérieur avec un tour et demi à faire sur la championne mondiale néerlandaise Suzanne Schulting, sa grande rivale qui l’intimidait encore la saison dernière. La Québécoise a usé du même esprit batailleur à la fin du relais pour mener les siennes vers la troisième marche du podium.

Dur à croire que Kim Boutin, en proie à la déprime et aux remises en question, a songé à tout plaquer l’été dernier.

«J’ai juste compris que je devais travailler de façon différente, a-t-elle analysé. Je devais me mettre au défi et accepter que peu importe ce qui arrive, je vais être fière de ce que j’ai accompli. Parce que j’ai passé par des étapes d’apprentissage et non parce qu’il faut que je gagne. J’étais sur de bonnes bases pour partir la saison. C’est le fun que ça ait payé. Mais mon objectif, ce n’était pas nécessairement de tout rafler. C’était vraiment : qu’est-ce que j’ai appris cet été qui va m’aider à être meilleure?»

Son prochain test : la Coupe du monde de Montréal, de vendredi à dimanche, où elle s’alignera sur 500 m et 1000 m.