La façade de l’ancienne usine Paton n’a pas trop changé.

Des lieux qui changent

Presque chaque année, des usines, églises et commerces ferment leurs portes, ce qui force les entrepreneurs à user parfois d’imagination afin de donner une seconde vie à des bâtiments, parfois très vieux mais encore solides. Si des commerçants ont réussi à ouvrir des restaurants ou des centres d’escalade dans certains bâtiments, l’Office municipal d’habitation de Sherbrooke a également converti quelques-unes de ces bâtisses en logements à prix modique. La fameuse usine Paton, qui a vu passer des tonnes de bobines de laine entre ses murs, et l’église Saint-Joseph, qui a vu défiler de nombreux croyants au cours des années, en sont de bons exemples. Un journaliste de La Tribune a rencontré des gens ayant vécu les deux vies de ces bâtiments, afin qu’ils racontent ce qu’ils ont vécu au sein d’anciens lieux, devenus leur logement.

De l’usine à l’appartement

Si les murs de l’édifice de la Paton pouvaient parler, ils raconteraient de nombreuses histoires. Construite dans les années 1860, ce qui a longtemps été la plus grosse usine de textile au Canada occupe aujourd’hui une différente fonction. Depuis les années 80, la bâtisse a été rénovée et accueille maintenant des personnes âgées de 60 ans et plus.

Après avoir travaillé trois ans à la Paton dans les années 60, Roger Miller y habite aujourd’hui.

Roger Miller a connu les deux vocations du bâtiment. Lorsqu’il a eu 17 ans en 1966, M. Miller a entendu parler d’ouvertures de postes à cette usine, qui était reconnue de tous. « J’enchainais les petites jobbines quand mon ami m’a dit que la Paton engageait. Je suis donc allé au bureau administratif, qui était situé dans l’actuel restaurant Da Toni. Je vais toujours me souvenir de mon embauche. Je suis arrivé tôt un matin, avant que le patron arrive. Lorsqu’il s’est présenté, il m’a demandé ce que je faisais là. Je lui ai répondu que je voulais un emploi. Il m’a dit qu’il n’en avait pas. J’ai passé trois jours dans la salle d’attente. À la troisième journée, comme il ne voulait plus me voir, il m’a envoyé au quatrième étage! » affirme-t-il, toujours aussi fier de son coup.

Celui qui a collaboré au succès de la Paton effectuait des travaux assez physiques. « Mon travail consistait à aller chercher les bobines qui pesaient quelques centaines de livres, je les mettais sur mon charriot et je voyageais à travers la bâtisse », raconte-t-il, ajoutant qu’il a souvent passé sur les lieux de son actuel appartement dans le cadre de son travail. 

Trois ans plus tard, en 1969, l’homme a perdu son emploi et a décidé de déménager à Montréal pour fonder une famille. Il a occupé plusieurs emplois jusqu’à son retour dans la Ville reine des Cantons-de-l’Est en 2000. « Je me suis fait renvoyer de la Paton après des coupes. Les derniers entrés partent les premiers! »

En 2013, M. Miller a demandé de déménager à la Paton. « Quand je suis entré dans ce qui était la Paton, je me suis dit ‘‘Wow! Ça a changé!’’, se rappelle le sexagénaire. Je suis resté surpris de voir tout ça. Aussi, je suis allé manger chez Da Toni pour voir comment c’était rendu. Ce n’est plus pareil du tout non plus! »

Pour lui, le plus surprenant demeure le fait que le bâtiment soit encore existant. « Jamais je n’aurais pensé que cette bâtisse aurait tenu le coup. J’étais certain que ça allait tomber avec l’âge. Quand je suis revenu en 2000, j’ai été surpris que ça tienne encore », résume M. Miller.

Habiter son ancien lieu de culte

Jocelyne Ménard a passé son enfance et son adolescence à l’église Saint-Joseph, rue Belvédère Sud. Dans les années 60, alors qu’elle était toute jeune, Mme Ménard habitait devant l’église, en haut de l’épicerie Bellevue, propriété de son père. Aujourd’hui, l’église a été transformée en résidence et la dame de 62 ans y a emmenagé.

En plus de vivre aux habitations Mont-Bellevue, Jocelyne Ménard a passé de beaux moments de son enfance dans ce qui était alors une église.

Non seulement Jocelyne Ménard a été confirmée dans cette ancienne église, mais elle a vécu beaucoup d’heureux moments. « Mon père s’occupait des scouts, du hockey et de plusieurs activités. Plus tard, il a été président de l’âge d’or. C’est ici que ça se passait. J’ai deux sœurs et un frère qui se sont mariés ici. J’y ai passé beaucoup de temps. Un peu plus tard, ce sont mes enfants qui y ont vécu leur communion et leur confirmation », commente la dame, visiblement heureuse de replonger dans son passé.

Le plus beau souvenir de Mme Ménard à cet endroit? « C’est la fête surprise qu’on avait organisée à ma mère pour ses 65 ans. Je me souviens, ma sœur restait en Ontario. Elle avait appelé ma mère le matin de sa fête pour lui dire qu’elle ne pourrait pas y être, car son auto était brisée, mais ce n’était pas vrai. Quand ma mère l’a vue à l’église, je pensais qu’elle était pour mourir. Elle a failli perdre connaissance! », raconte-t-elle, le sourire aux lèvres.

Plus tard, dans les années 2000, les parents de Mme Ménard ont passé beaucoup de temps à cette église pour faire des activités sociales en compagnie d’autres personnes âgées. « Je venais leur tenir compagnie », assure Mme Ménard. 

En 2011, à la grande tristesse de Jocelyne Ménard, l’église a fermé ses portes. Cependant, la dame a pu se réjouir peu de temps après. « L’Office municipal d’habitation m’a appelée. J’étais tellement contente de venir habiter ici, après tout ce qu’on y a vécu. Ça m’a touchée beaucoup. C’est un beau hasard, car l’Office ne savait pas que j’étais attachée à cette église. »

Même si elle a pleuré de joie la première fois qu’elle est entrée dans son appartement, situé dans l’ancienne cuisine de l’église, Mme Ménard conserve tout de même de douloureux souvenirs. La dame de 62 ans a vécu la messe funéraire de ses deux parents, il y a quelques années à peine. « J’évite de sortir par en avant. La première fois que je l’ai fait, j’avais l’impression de voir les corbillards. C’est spécial. »

Aujourd’hui, Clarisse Cyr et Gérard Ménard, les parents de Jocelyne Ménard, occupent une place de choix dans l’appartement. En ouvrant la porte, une photo des deux personnes âgées est à l’honneur dans ce qui a été l’une des places favorites de ces deux personnes.

Histoire des bâtisses 

La Paton

La Paton, en 1910.

L’usine Paton, dirigée par Andrew Paton, ouvre ses portes en 1867. La Paton se spécialise alors dans le domaine du textile, plus spécialement dans la laine. L’entreprise est vite reconnue à l’international, selon ce qu’on peut lire àdans le hall de la Place Paton. En 1870, La Paton reçoit six prix à l’Exposition provinciale d’Ontario. À Paris, l’usine se voit décerner une médaille d’argent en 1878. En 1923, le groupe Dominion Textile achète la Paton et demeure propriétaire de l’usine jusqu’en 1965. Lors de la Deuxième Guerre mondiale, 95 % de la production sert aux différentes troupes de l’armée. Plus de 115 ans après le début des opérations, l’usine cesse ses activités et les bâtiments sont abandonnés. La Tribune du 15 janvier 1983 mentionne que 260 travailleurs de l’usine perdront leur emploi en juillet de la même année. Les opérations sont déplacées sur la rue Woodward. Le bâtiment parallèle à la rivière est converti en condos et la bâtisse parallèle à la rue King est transformée en appartements réservés aux gens âgés de 60 ans et plus. Au départ, le projet prévoit de construire 99 logements. Depuis 1984, le plus petit bâtiment qui, autrefois, faisait office de bureau administratif accueille un restaurant italien. Da Toni est encore en opération aujourd’hui.

L’église Saint-Joseph

En 1999, les paroissiens pouvaient encore aller prier à l’église Saint-Joseph.
Aujourd’hui, personne ne peut deviner qu’un lieu de culte était abrité à l’intérieur de la bâtisse de la rue Belvédère Sud.

Au mois d’août 1946, les citoyens de la rue Belvédère Sud peuvent se réjouir : ils auront une nouvelle église. La construction de leur lieu de culte démarre dans cette période et se termine en février 1947. Le 1er mars 1947, les Sherbrookois vivent une première messe dans cette paroisse. Entretemps, ce sont les sœurs grises qui s’occupent de partager la parole aux paroissiens, alors qu’elles offrent des services religieux à la chapelle de l’Hospice du Sacré-Cœur (devenue par la suite l’hôpital d’Youville). À l’époque, l’église est construite au coût de 66 304,50 $. En tout, l’église, le terrain, le presbytère et l’ameublement coûtent 101 841,37 $, peut-on lire dans un livre traçant l’histoire de la paroisse. La dernière messe a lieu en avril 2011. Deux ans plus tard, le bâtiment est converti en loyers à prix modique sous la supervision de l’Office municipal de Sherbrooke. Au total, 16 logements de trois et de quatre pièces et demi sont érigés dans ce qui était l’église Saint-Joseph, un investissement de 2,1 M$ qui est partagé par les différents paliers de gouvernement. Cet ancien lieu de culte est rebaptisé Habitations Mont-Bellevue. Le presbytère, lui, devient la Maison des grands-parents de Sherbrooke. Si l’intérieur a bien changé, l’extérieur, lui, est bien semblable à la bâtisse d’origine.