Nancy Mongeau

Dénombrement des itinérants : « Une expérience stigmatisante »

Pourquoi dénombrer les sans-abri à Sherbrooke, comme se propose de le faire le gouvernement québécois le 24 avril? C'est ce que se demandent les membres de la Table itinérance de Sherbrooke (TIS) qui se disent préoccupés par le dénombrement des personnes sans-abri annoncé mardi.

Cet exercice n'est pas sans conséquence sur les individus visés et sur les organismes du milieu qui les soutiennent dans cette situation. L'itinérance est une manifestation extrême de la pauvreté et de l'exclusion sociale. Les personnes en situation d'itinérance sont donc parmi les plus vulnérables de notre société, clame la TIS dans un communiqué de presse.

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« Viser ces personnes directement par un exercice de comptage nous apparaît une expérience stigmatisante », clame Nancy Mongeau, coreprésentante de la TIS.

« Ces personnes très marginalisées et parfois dans un processus de désaffiliation sociale très avancé n'ont pas besoin de la vivre! »

Un dénombrement des personnes vivant en situation d'itinérance sera réalisé le soir du 24 avril, et pendant les journées subséquentes, dans 11 régions du Québec. Les données recueillies permettront de dresser un deuxième portrait de l'itinérance au Québec, qui sera rendu public en mars 2020. Un premier portrait du genre avait été élaboré en 2014, a rappelé la ministre déléguée à la Santé publique Lucie Charlebois. En procédant à cette annonce, mardi matin, la ministre a assuré que ce nouvel état des lieux inclura le phénomène de l'« itinérance cachée ».

Des données seront donc colligées sur les personnes qui n'ont pas de domicile fixe, mais qui ne vivent pas pour autant dans la rue ou dans des refuges. Ces personnes sont hébergées par exemple à l'hôtel, chez des amis ou encore chez des membres de leur famille. Le dénombrement de l'itinérance visible sera mené le soir du 24 avril dans les régions du Saguenay-Lac-Saint-Jean, Capitale-Nationale, Mauricie et Centre-du-Québec, Estrie, Montréal, Outaouais, Chaudière-Appalaches, Laval, Lanaudière, Laurentides et Montérégie.

Contradiction

« Ironiquement, le ministère de la Santé et des Services sociaux se contredit lui-même en soutenant actuellement cette démarche dans 14 territoires du Québec, car dans son premier portrait de l'itinérance au Québec en 2014, il mentionne textuellement qu'un tel dénombrement ponctuel "comporte des limites dont le risque d'exclure les personnes qui ne vivent pas un épisode d'itinérance, au moment du décompte, et celui de surreprésenter les personnes qui se trouvent dans une situation d'itinérance chronique" », précise François Lemieux, coreprésentant de la TIS.

« C'est justement une des réalités les plus connues de l'itinérance à Sherbrooke : très peu d'individus peuvent être qualifiés de personnes itinérantes chroniques comme il y en a dans les grands centres, comme Montréal, Toronto et Vancouver! En réduisant l'itinérance au fait d'être sans-abri, on sous-estime l'ampleur du phénomène à Sherbrooke, notamment en ce qui concerne les situations d'itinérance vécues par les femmes et les jeunes. Alors, pourquoi dénombrer les sans-abri à Sherbrooke? »

Le cadre de référence en itinérance produit en 2008 par le gouvernement du Québec est clair sur le sujet, assure la TIS : « l'itinérance ne se limite pas aux personnes sans domicile. Elle concerne aussi celles qui présentent de hauts risques de s'engager dans un tel processus ».

« Au risque de répéter notre message de la dernière édition de la Nuit des sans-abri, l'itinérance peut toucher n'importe qui, n'importe quand, peu importe notre âge et notre situation économique. Aucun citoyen, aucune citoyenne à Sherbrooke n'est à l'abri de vivre une telle situation », renchérit Mme Mongeau.