Marco Corbin

Démantèlement de Nikitotek : «Rien pour attirer la visite»

Le copropriétaire du gîte Le Marquis de Montcalm, Sylvain Beauséjour, passera vraisemblablement de la parole aux actes : à l’été 2020, il fermera ses portes pour visiter d’autres régions. C’est que l’absence de produit touristique d’envergure, à la suite de l’entreposage du théâtre de la place Nikitotek, laisse entrevoir une baisse d’achalandage. Marco Corbin, copropriétaire de la Halte des Pèlerins, anticipe également une baisse des revenus liés au tourisme de groupe.

Pour M. Beauséjour, le salut passera peut-être par les prochaines élections municipales. « Elles amèneront peut-être du sang neuf au conseil, des gens avec un peu plus de vision à long terme pour le tourisme. Ça fait 18 ans que je suis en affaires. J’ai vu passer 20 000 clients. Depuis l’ère Perrault, on sentait une augmentation du tourisme. J’ai vu des gens qui n’aimaient pas le country être impressionnés par le spectacle à la place Nikitotek », commente-t-il.

« Les gens vont venir pour quoi l’été prochain ? Des clowns sur la rue Wellington ? Il y a 18 ans, les gens venaient à Magog, Coaticook, North Hatley et Sherbrooke était le trou de beigne dans le milieu. Je crains qu’on revienne à ça. Pour créer un produit d’appel, il faut du temps. Il faut qu’il y ait une volonté politique. Ici, on n’investit pas le même montant en tourisme, au prorata de la population, que les autres villes. On est équipés pour accueillir la visite, mais on n’a plus rien pour l’attirer. Si on enlève un produit d’appel, il faudra deux ou trois ans pour que les gens reviennent. Je suis très pessimiste pour la prochaine année. »

Effondrement en vue

Marco Corbin, qui s’était présenté au conseil municipal en août pour formuler son inquiétude pour l’avenir de l’industrie touristique à Sherbrooke, dit comprendre que la Ville a pris une décision d’affaires. « Après, il faut décider si nos actions ont une portée touristique ou une portée locale. Parmi les élus, je ne suis pas convaincu que tous ont la même définition du tourisme. Je suis d’accord qu’on anime le centre-ville et je suis même content qu’on le fasse. Mais est-ce qu’il y aura une portée touristique ? Dans mon cas, non. »

L’idée de présenter de spectacles au Théâtre Granada n’apparaît pas comme la solution pour M. Corbin. « La comparaison ne se fait pas avec une salle extérieure. Je ne pense pas qu’on y retrouve le côté estival. »

M. Corbin estime déjà que le marché de groupe pourrait s’effondrer pour l’été 2020. « Il faut laisser le temps à la machine municipale de se retourner. Bon an, mal an, le marché de groupe représente 30 % des ventes au vignoble. C’est une clientèle qui réserve, qui sécurise notre marché et qui nous permet de prévoir notre personnel. C’est un prébooking qui amène une meilleure planification. Je ne crois pas que ce soit rattrapable pour l’an prochain. »

Sherbrooke devrait-elle investir davantage en tourisme ? « Nous sommes la sixième ville en importance. Est-ce qu’on se doit d’avoir une représentativité touristique par rapport à notre rang parmi les grandes villes ? Je pense que oui. Un jour, il faudra se commettre. L’industrie touristique a été laissée de côté. Je souhaite que ça revienne. »

Enfin, M. Corbin suggère que des promoteurs privés reprennent le théâtre de la place Nikitotek pour l’exploiter à Sherbrooke.

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Godbout mise sur l’ADN sherbrookois

Pendant que la présidente de Destination Sherbrooke, Annie Godbout, voit l’avenir du tourisme avec positivisme, la directrice à la commercialisation et aux communications de l’organisation, Lynn Blouin, admet qu’il y aura une pente à remonter, maintenant qu’il est établi que la place Nikitotek sera démantelée.

Annie Godbout estime que le signal était clair, mardi, que le théâtre de la place Nikitotek ne sera plus une infrastructure touristique, même si elle souhaite qu’elle demeure une infrastructure culturelle. « Des projets intéressants, il y en a beaucoup, mais l’argent est limité. Il faut mettre en place des projets qui nous permettront de nous démarquer, des projets en lien avec ce que nous sommes. »

Elle cite entre autres le projet Parcours, qui met en valeur le patrimoine naturel sherbrookois. « Quand un projet sera en lien avec notre ADN, je suis convaincue qu’il y aura moins de critiques. »

« Nous n’avons pas mis d’argent en immobilisations l’an dernier. C’était un pas en arrière pour mieux rebondir. Ça fait deux projets touristiques qu’on laisse tomber. Il faudra envoyer un signal clair que le tourisme d’agrément est important à Sherbrooke. » 

Une chose est certaine, dit-elle, c’est qu’il faudra éviter de s’éparpiller. Et les bonnes idées n’ont pas besoin de coûter cher, dit-elle. Mme Godbout fait entre autres référence à l’arbre à paparmanes de Saint-Élie-de-Caxton et les vendredis soir à Sainte-Élizabeth-de-Warwick.

Le tourisme sportif et le tourisme d’affaires sont aussi dans la mire de la conseillère. « Le cyclotourisme et le tourisme actif représentent de belles occasions. L’intérêt des Québécois pour ce genre de tourisme est majeur. »

Elle croit par ailleurs que le tourisme de groupe pourra être sauvé si un spectacle est présenté au Théâtre Granada l’été prochain et ajoute qu’il faudra trouver une façon d’attirer les jeunes.

Une carte en moins

Pour la directrice à la commercialisation et aux communications de Destination Sherbrooke, Lynn Blouin, il est clair que la Ville compte une carte de moins dans son jeu depuis la décision concernant la place Nikitotek. « À court terme, un produit qui nous permettra des retombées de 1,5 M$, il n’y en a pas. Nous n’en avons pas un deuxième dans notre main. La semaine prochaine, nous déposerons néanmoins la nouvelle mouture du plan Parcours, qu’on peut qualifier de projet majeur. Mais à quel rythme il évoluera ? Ça dépendra des investissements. »

Mme Blouin rappelle que la place Nikitotek ne nécessitait que des fonds de 388 000 $ par année. « Le reste, c’est le privé qui prenait le risque. Pour revenir avec un produit d’appel, il faudra de l’argent. On ne livrera pas un produit d’appel avec 245 000 $. »

Sherbrooke sous-finance-t-elle le tourisme ? « Quand on se compare à des villes de taille semblable, comme Trois-Rivières, c’est certain que la compétitivité est forte. Nous avons des choses à faire ici l’été avec les festivals, mais les autres villes ont aussi d’autres produits. Ce n’est pas juste en animant une place publique que ce sera un déclencheur de visites. Il faut offrir quelque chose pour que les gens se déplacent plus ici qu’ailleurs. »

Arriverons-nous à attirer les promoteurs privés après le traitement réservé au producteur Robert Doré, de Québec Issime, et à Christian Papillon, organisateur de la Coupe Rider, événement annulé en 2016 ? « C’est certain que si un investisseur fait l’historique des dernières années ou téléphone à d’anciens promoteurs, il n’aura pas nécessairement des commentaires positifs. »

Une rencontre est par ailleurs prévue entre la Ville et Robert Doré au plus tard mercredi prochain pour discuter de l’entente que Sherbrooke possède avec Québec Issime.

Précision

Contrairement à ce qui était indiqué dans un texte le 13 juillet dernier, ce n’est pas le producteur Robert Doré qui doit 95 000 $ à la Ville de Sherbrooke pour le paiement du toit du théâtre de la place Nikitotek, mais plutôt la compagnie QI Productions. Jonathan Custeau