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De « Indien » à « Autochtone »

Sabrina Lavoie
Sabrina Lavoie
La Tribune
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La linguiste Mireille Elchacar s’intéresse depuis plusieurs années aux différentes appellations utilisées dans la société pour désigner les groupes minoritaires. C’est donc sans surprise qu’elle présente le résultat de ses recherches entourant l’évolution de la désignation des membres des Premières Nations et des Inuits dans le cadre du 88e Congrès de l’Acfas.

Reconnue à Sherbrooke pour son engagement dans la cause de Raif Badawi, Mireille Elchacar poursuit de manière quotidienne sa lutte pour une meilleure justice sociale. Comme linguiste, elle s’intéresse notamment aux revendications des groupes minoritaires quant à la manière dont ils sont nommés dans la société.

En ce sens, Mireille Elchacar analyse depuis quelque temps l’évolution de la désignation des membres des Premières Nations et des Inuits dans trois corpus à travers le temps : les manuels d’histoire du Québec et du Canada, les textes de loi et les dictionnaires.

« Le passage d’Amérindiens à Autochtone est assez récent », indique la linguiste.

« L’appellation Amérindiens n’est pas nécessairement une insulte, mais ça reste un exonyme, c’est-à-dire que c’est le nom qu’un peuple dominant a inventé pour nommer un autre peuple. Un nom distinct de celui employé par le groupe dont il est question. »

Dans le cadre de ses recherches, Mireille Elchacar s’est entretenue avec Ghislain Picard, chef de l’Assemblée des Premières Nations du Québec et du Labrador, ainsi que d’autres représentants de divers groupes de défense autochtone.

« Pourquoi vouloir les dénommer? » demande la linguiste et professeure à l’Université TÉLUQ après avoir écouté attentivement ce qu’ils avaient à lui raconter.

Elle explique que depuis la naissance du mouvement activiste « Idle no more » (plus jamais silencieux) en 2012, les communautés autochtones se battent davantage pour conserver leurs droits, dont leur accès à certains territoires et cours d’eau. « Ils veulent se réapproprier ce qu’ils ont perdu au fil des ans. »

« Les mots ont un poids, ajoute-t-elle. Par le fait de contrôler leur dénomination, les groupes minoritaires tentent d’avoir un certain contrôle sur l’image qui est projetée d’eux. Ils ont des choses à dire et ils veulent être entendus. Pour eux, Amérindiens est inexact. Et ça ne passe pas. »

En fouillant divers textes de loi, Mireille Elchacar a d’ailleurs eu l’impression de revenir quelques décennies en arrière. « À maintes reprises, les textes font référence à “ Indien ” pour désigner les membres des Premières Nations à cause, notamment, de la Loi sur les Indiens. C’est très conservateur », déplore-t-elle.

« On comprend que ce sont des lois, mais elles sont quand même bien rédigées par des êtres humains. On pourrait faire un effort pour réécrire certains éléments? Peut-être revoir certaines définitions? »

Si Amérindiens est inexact, elle considère tout de même cette appellation comme étant moins « péjorative », voire « insultante ».

Sensibiliser dès l’enfance

Mireille Elchacar se réjouit par ailleurs que les manuels scolaires liés à l’histoire du Québec et du Canada qu’elle a scrutés à la loupe aient dû se conformer en 2018 à la nouvelle norme sociale. Les maisons d’édition avaient alors dû remplacer Amérindiens par Premières Nations ou Autochtones.

« C’était une commande du ministère de l’Éducation cohérente avec la diffusion du rapport final de la Commission de vérité et réconciliation du Canada, mais cela a créé un véritable débat dans les médias », se remémore-t-elle.

« Pourtant, chez les jeunes, la nouvelle norme est beaucoup plus ancrée. Ils sont beaucoup plus sensibilisés aux enjeux des peuples autochtones. C’était un changement tout à fait logique pour eux. »

Ses deux enfants la guident par ailleurs régulièrement sur de nouvelles pistes de réflexion intéressantes. « Je me rappelle de ma fille de huit ans qui était troublée de m’entendre dire que nous avions un bel “ été des Indiens ” l’automne dernier. »

Selon Mireille Elchacar, cette expression est en effet discutable au même titre qu’« attendre en file indienne » ou « être assis en Indiens ».

« Mais ce n’est pas à nous de décider. C’est à eux. Il faut être à l’écoute. Si Sauvages nous semble clairement une insulte aujourd’hui, il faut rester sensible à leurs revendications. Les changements prennent du temps, mais ils sont possibles et pas très compliqués. »

Envie d’en savoir plus?

Mireille Elchacar présentera ses résultats d’analyse lors du colloque Regards linguistiques sur les mots polémiques le mardi 4 mai 2021 à 11 h dans le cadre du congrès annuel de l’Acfas, plus grand rassemblement multidisciplinaire du savoir et de la recherche de la francophonie.