Membre du comité exécutif, Chantal L’Espérance estime que la demande d’aide déposée par le directeur général était légitime.
Membre du comité exécutif, Chantal L’Espérance estime que la demande d’aide déposée par le directeur général était légitime.

Conseillère spéciale: le DG fait marche arrière

Dans un revirement de situation mardi matin, le directeur général de la Ville de Sherbrooke, Daniel Picard, a retiré sa demande pour une conseillère spéciale. La directrice du cabinet du maire Steve Lussier, Julie Vinette, qui devait occuper ces fonctions, ne pourra donc pas agir comme bras droit de M. Picard pour le moment. M. Lussier a précisé que sa directrice de cabinet était toujours en poste mardi.

La Tribune avait appris, lundi, que les élus discuteraient à huis clos de la création d’un poste temporaire de dix mois pour venir en aide au directeur général. Doté d’un salaire de 95 000 $ puisé dans les honoraires professionnels de Daniel Picard, le poste était réservé à Mme Vinette. Il consistait à maximiser le temps du directeur général en matière de transformation de l’organisation municipale. On laissait entendre que l’ajout d’une ressource permettrait de concrétiser plus rapidement les attentes des élus.

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La création du poste, qui avait été approuvée par le comité exécutif, n’était pas un point de décision, mais plutôt un point d’information. Il a soulevé le mécontentement de plusieurs élus, si bien que Daniel Picard a retiré sa demande mardi matin dans un courriel acheminé aux élus. Il y fait valoir toute sa déception.

Les dépenses de moins de 100 000 $ n’ont pas à être approuvées par le conseil municipal et sont sous l’autorité du comité exécutif. Dans le cas présent, le mandat de dix mois aurait pu être renouvelable en cas de besoin.

En mêlée de presse mardi matin pour la démolition de l’Hôtel Wellington, Steve Lussier a refusé de commenter la situation sur le fond. « C’est dans mon cabinet que ça se passe. S’il y a quelque chose à régler, ça se passera dans mon cabinet directement. La direction générale demandait un poste. Moi je me suis retiré du dossier pour conflit d’intérêts parce qu’il est question d’une employée de mon cabinet. La Ville se développe. Ça se pourrait que la direction générale ait besoin d’aide. »

Daniel Picard

Chantal L’Espérance, membre du comité exécutif, confirme que le comité a approuvé la demande du directeur général. « Parce que c’est un contrat de dix mois et de moins de 100 000 $, c’est dans la délégation des pouvoirs au comité exécutif. Nous sommes parcimonieux sur les ajouts de postes, même les postes temporaires. Nous savons que les yeux sont rivés vers nous. Le DG serait en droit d’avoir un troisième directeur général adjoint. Il y en a déjà eu trois à Sherbrooke. Nous avions décidé de fonctionner avec deux, mais on nous a fait la remarque à l’exécutif que ce n’était pas évident. La demande selon moi est justifiée. »

Mme L’Espérance avance que si les besoins avaient été remplis en dix mois, il n’aurait pas été nécessaire de prolonger le mandat de la conseillère spéciale. « Si en dix mois nous sommes capables de voir le dessus de la pile, on s’en tire bien, parce qu’un poste de directeur général adjoint aurait été plus coûteux et il aurait fallu donner un mandat de cinq ans. »

Le poste demandé aurait été politico-administratif. « C’est une demande du directeur général, qui considérait que c’est ce qui l’aiderait le plus dans ses fonctions. »

Des élus se sont interrogés à savoir si la forme de la demande visait à contourner les règles pour éviter un vote au conseil? « On peut toujours dire n’importe quoi. L’exécutif a des délégations de pouvoir et la demande qui a été faite était à l’intérieur de 100 000 $. On peut voir tout ce qu’on voudra. C’était ça la demande. Je ne commencerai pas à interpréter autre chose. »

Le maire Lussier, mal à l’aise avec les questions, a tenté d’interrompre l’entrevue.

Chantal L’Espérance a néanmoins précisé que la candidature de Julie Vinette était intéressante pour le poste et que le transfert des fonds à l’intérieur des honoraires professionnels du directeur général était légitimé. 

Rappelons par ailleurs que l’attaché politique du maire Lussier, Sylvain Vessiot, cherche lui aussi à occuper de nouvelles fonctions au sein de l’appareil municipal. Il aurait déposé sa candidature pour un poste de coordonnateur dans les arrondissements. Steve Lussier avait déjà perdu une attachée politique l’automne dernier, quand Prisca Gilbert avait obtenu un poste d’agente de communication pour la Ville.

Le maire s’était séparé de son premier directeur de cabinet dans des circonstances litigieuses, en 2017, quelques semaines seulement après son élection.

Daniel Picard n’a pas rappelé La Tribune.

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Paul Gingues

« Nous étions devant le fait accompli »

Nouvelle crise de confiance à l’hôtel de ville, alors que les élus remettent en doute le processus ayant presque mené à la nomination de Julie Vinette, directrice du cabinet du maire Steve Lussier, au poste de conseillère spéciale du directeur général. S’ils ne remettent pas en doute les compétences de Mme Vinette, les conseillers municipaux éprouvent un malaise à mélanger le politique et l’administratif et à voir un dossier aussi important leur être présenté à la dernière minute.

« Je suis content que ce soit retiré. Nous étions devant le fait accompli. Quand M. le DG voulait qu’on en discute, il n’y avait plus rien à discuter. On parle de bâillon dernièrement avec les gouvernements supérieurs. Moi j’ai dit à tout le monde [lundi] soir que je me sentais bâillonné. C’est un manque de délicatesse. J’espère que nous pourrons nous remettre de ça », commente Paul Gingues, conseiller du district de l’Université. 

« On est en train de mêler les genres. Qui est censé mener la Ville? Ce sont les élus municipaux. C’est à nous de donner les orientations. Là, on avait un poste ambivalent entre le politique et l’administratif. En somme, nous aurions dû être mis au courant et en débattre au conseil municipal. »

Évelyne Beaudin, chef désignée de l’opposition, éprouvait un profond malaise. « Ça soulève un soupçon sur la politisation de notre fonction publique. Le fait que [le directeur général] retire complètement sa demande soulève encore plus de soupçons parce qu’en théorie le besoin est encore là. S’il y a vraiment un besoin fondamental, le fait que cette candidature ne soit pas bienvenue devrait faire en sorte qu’on se tourne vers une autre candidature. Ça soulève le doute qu’on aurait pu créer un poste pour quelqu’un plutôt que pour répondre à un besoin.

« Toute la situation soulève énormément de questions éthiques et ç’a été très mal reçu de la part des membres du conseil. Ça donne l’impression qu’on a essayé de nous passer quelque chose sous le nez. Ça n’a pas été discuté lors de l’élaboration du budget. D’habitude, ça sert à quoi les honoraires du directeur général? Il y a beaucoup de choses dans ce dossier pour lesquelles nous n’avons pas de réponses. Le maire et le directeur général devront s’expliquer. Le seul fait qu’il ait été envisagé de construire un pont d’or entre le cabinet de la mairie et l’administration publique est extrêmement questionnant. »

Évelyne Beaudin

Planification stratégique

Pour Annie Gobdout, la clé repose dans une planification stratégique... qui se fait attendre depuis deux ans. « J’ai été très mal à l’aise de la façon dont le dossier a été amené. C’est incompréhensible que ce soit seulement l’exécutif qui soit décisionnel dans un cas comme celui-là, même s’il a tous les leviers pour prendre une décision. La charge politique du dossier est trop importante. Tout le processus a été mal mené. Il aurait fallu afficher le poste. Il est important d’avoir cette transparence. Avoir une planification stratégique nous permettrait d’avoir une vision d’où on veut aller. Le travail en amont n’est pas terminé, alors il était difficile d’embarquer dans le projet. J’avais l’impression de travailler à l’envers. »

Elle souligne par ailleurs qu’il faudrait laisser le temps à la nouvelle directrice générale adjointe, Guylaine Boutin, de s’installer avant d’évaluer les besoins en ressources à la direction générale. « Il y a certainement un défi pour le directeur général de mieux vendre ses idées pour que nous comprenions mieux les démarches amorcées. Nous avons des enjeux de cohésion et il faut un meilleur arrimage entre l’administratif et le politique. »

Vincent Boutin abonde dans le même sens. « Il y a assurément incompréhension entre les volontés du conseil et la façon de faire cheminer les dossiers de la direction générale. Nous aurions intérêt à recentrer le débat pour que les rôles et attentes de chacun soient clarifiés. »

Il lance d’ailleurs un appel à ses collègues pour que tout le monde travaille ensemble. « Nous devons tous faire une introspection parce qu’il nous reste 18 mois à travailler ensemble. La Ville roule à 200 km/h et il est malheureux que nous soyons toujours dans ce climat. »

Annie Gobdout

Malaise généralisé

Le conseiller Rémi Demers estime aussi que c’est la façon dont le dossier a cheminé qui pose le plus problème. « Il y avait un malaise pas mal généralisé plus sur le processus que la finalité. Je ne remets pas en question la compétence de Julie Vinette ou les besoins à la direction générale. Il y a plusieurs gros projets sur la table et nous avons seulement deux directrices générales adjointes, alors que les villes de taille semblable en ont trois. Nous devons regarder comment nous pouvons épauler notre directeur général de manière à être plus performants. »

M. Demers ne voit pas de problème à ce que le personnel du cabinet postule pour des emplois de fonctionnaires. « Nous avons déjà vu l’inverse : des gens passer de l’administration au politique. On ne peut pas blâmer quelqu’un de vouloir améliorer son sort, avec les avantages que ça peut apporter. »

Marc Denault n’a pas voulu commenter un dossier qu’il considère être des ressources humaines. « La seule chose que je peux déplorer, c’est la façon dont ça s’est fait. » 

Pierre Tremblay a pour sa part refusé de commenter. Jonathan Custeau

Rémi Demers