Patricia*: « Je sentais bien que ce n’était pas correct, tout ça. Mais dans ma tête d’enfant, ce qui se passait, c’était de ma faute. Mon cousin avait un certain statut dans la famille, il était admiré. Mes parents l’avaient en haute estime. Je vivais dans la peur constante qu’ils découvrent ce qui se passait. J’étais honteuse, très confuse. Mon cousin savait me manipuler. Il faisait ça sans violence physique. Il s’approchait de moi en me demandant : ‘‘Ça te tente-tu...’’ Après, il enchaînait les gestes. »

Briser le silence, des années plus tard

La première fois, Patricia* avait huit ans. Son cousin, presque le double de son âge.

Sur les photos qu’elle étale devant moi, elle a des couettes de petite fille et le sourire espiègle d’une gamine qui a l’âge de jouer à la marelle et de lire Martine va à l’école. À côté d’elle, son cousin de 16 ans a déjà la carrure d’un homme. 

« Cette photo-là, c’était juste avant... C’est en la revoyant que j’ai réalisé à quel point j’étais jeune quand tout ça a débuté. »

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Tout ça, ce sont des agressions sexuelles répétées. 

« Il y en a eu des dizaines et des dizaines, pendant environ cinq ans, précise la Sherbrookoise. Jusqu’à ce qu’il rencontre la femme qu’il a épousée par la suite. » 

Patricia est aujourd’hui dans la cinquantaine, mais elle se souvient avec précision du premier abus. Elle était seule avec son cousin dans la maison de son oncle et sa tante. Lui se trouvait sur le sofa. Il a détaché son pantalon et lui a montré comment le masturber. Il lui a ensuite demandé si elle avait envie d’apprendre à frencher et si elle savait c’était quoi, du sperme.  

« J’avais huit ans! Évidemment que je ne savais pas. »

Il lui a appris. Elle est retournée chez elle la honte au corps, un sentiment de culpabilité indéfinissable dans le cœur. 

Au fil du temps, il y a eu d’autres fois, d’autres « jeux » imposés par son cousin. Des jeux qu’il fallait taire, des jeux qui allaient de plus en plus loin. 

« Rapidement, il y a eu une escalade des abus », raconte Patricia.  

Au début, les agressions survenaient les fins de semaine où Patricia et ses parents visitaient d’autres membres de la famille, dans un village voisin du leur, en Estrie. « À ce moment-là, ça se passait surtout chez lui, dans le sous-sol. » 

La loi du silence

Puis il y a eu d’autres gestes, d’autres lieux. Des fellations dans la salle de bain chez sa tante comme dans les toilettes de l’entreprise familiale, ainsi que des agressions lors de vacances estivales au bord de la mer, par exemple.  

« Je sentais bien que ce n’était pas correct, tout ça. Mais dans ma tête d’enfant, ce qui se passait, c’était de ma faute. Mon cousin avait un certain statut dans la famille, il était admiré. Mes parents l’avaient en haute estime. Je vivais dans la peur constante qu’ils découvrent ce qui se passait. J’étais honteuse, très confuse. Mon cousin savait me manipuler. Il faisait ça sans violence physique. Il s’approchait de moi en me demandant : ‘‘Ça te tente-tu... ’’ Après, il enchaînait les gestes. » 

Et plus un mot n’était dit. C’était la loi du silence. Et le poids qui vient avec. 

« J’ai des souvenirs très nets de ce qui s’est passé et du brouillard dans lequel ça me plongeait ensuite. Je me rappelle qu’à 12 ans, j’avais terriblement peur d’être enceinte parce qu’il éjaculait sur ma vulve. » 

Il avait 19 ans, peut-être 20, quand les agressions ont cessé, au moment où il s’est retrouvé en couple. 

« On n’a jamais reparlé de ça. Pendant 40 ans, j’ai gardé le silence. »

Pendant tout ce temps, Patricia a aussi combattu un mal-être persistant.  

« Longtemps, j’ai cru que j’avais réussi à passer par-dessus ce douloureux vécu. J’ai essayé d’enterrer ces souvenirs-là. Ils m’ont rattrapée. Je n’allais vraiment pas bien, j’avais des idées noires terribles. J’ai fait plus de 10 ans de thérapie. »


« On n’a jamais reparlé de ça. Pendant 40 ans, j’ai gardé le silence. »
Patricia*

Elle n’est pas encore sortie du tunnel. Mais il y a de la lumière qui pointe et qui vient avec une franche envie de dire, de rompre enfin le silence dans lequel elle était emmurée.

« Je parle de mon histoire aujourd’hui parce que je sais le bien que ça m’a fait, à moi, ces dernières années, de voir et d’entendre d’autres victimes prendre la parole publiquement pour dénoncer leur abuseur. Leurs témoignages ont apaisé quelque chose en moi, ils sont venus valider ce que je ressentais par rapport à ce que j’avais vécu. Je me suis sentie moins seule avec ma souffrance. » 

Il y a quelques semaines, accompagnée par une amie, elle a rencontré et confronté son agresseur. 

« Avec le soutien de ma psychologue, j’avais longuement préparé ce moment. Mes intentions étaient claires. J’avais besoin qu’il sache ce que ses gestes avaient eu comme impact sur moi et sur mon existence, j’avais besoin de nommer tout ce que ses actes avaient généré. » 

« On était jeunes… », a justifié le cousin de Patricia lors de l’entretien. 

« Non, moi, j’étais jeune, a-t-elle rétorqué. J’ai traîné ça toute ma vie. Peux-tu imaginer les séquelles? Toi, tu as fait ton chemin, tu as fondé une famille, mais as-tu seulement repensé à ce que tu m’avais fait vivre? As-tu eu peur, ces dernières années, avec les dénonciations qui ont suivi le mouvement #metoo? » 

« Oui, très souvent. C’est sûr que j’y ai pensé… J’y repense très souvent », a-t-il fini par répondre.

Du passé?

Patricia soupire en réécoutant l’enregistrement sonore qui a capté l’aveu de son cousin. 

Tout est dit. Mais tout n’est pas réglé. 

« Il m’a répété qu’il était désolé, mais que tout ça, c’était du passé. Je lui ai répliqué que c’était du passé pour lui, pas pour moi. J’ai d’autres cousines d’à peu près mon âge… Je n’ai jamais su si elles avaient vécu la même chose. Je lui ai demandé s’il y avait eu d’autres victimes, dans le temps ou plus récemment. Il m’a dit que non. Mais j’ignore ce que vaut sa parole. »  

Au cours des semaines qui ont suivi la rencontre, Patricia a officiellement déposé une plainte au Service de police. 

« Pour la suite, c’est le système de justice qui tranchera, mais j’ouvre une porte. S’il y a eu d’autres victimes, l’enquête leur permettra peut-être de s’exprimer. De mon côté, c’est comme si je traînais une lourde remorque derrière moi depuis tout ce temps. En parler, témoigner de ce qui m’est arrivé, c’est une façon de me délester de cette remorque. Ça me permet aussi de reprendre le pouvoir sur mon histoire. Et de redonner à mon agresseur le fardeau qui lui appartient à lui. »

*Nom fictif employé à la demande de la victime, qui souhaite préserver son anonymat.