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Mickaël Bergeron
La Tribune
Mickaël Bergeron
Édith Blais a été prise en otage de décembre 2018 à mars 2020.
Édith Blais a été prise en otage de décembre 2018 à mars 2020.

Sentiment complet d’impuissance

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Je n’oublierai probablement jamais comment j’ai appris que ma cousine a disparu. J’étais dans un café, celui voisin à mon appartement de Limoilou, en train de terminer les corrections de mon premier livre. 

C’est Jonathan Custeau, que je connaissais déjà même si nous n’étions pas encore collègues, qui me téléphone. D’entrée de jeu, il me dit que c’est pour une question délicate. Au bout du fil, il est super diplomate, même s’il n’a pas à s’excuser de faire son métier à un autre journaliste. 

« Écoute, il semblerait qu’une Sherbrookoise soit portée disparue et selon les informations que j’ai, ce serait ta cousine », m’explique Jonathan. Après la surprise, je me dis que ça se peut, une de mes cousines de Sherbrooke voyage souvent. Sauf que je ne sais pas si Édith est en Afrique et encore moins si elle est disparue. Je n’en ai pas entendu parler. 

Je raccroche avec Jonathan et j’essaie de contacter ma tante, mais je tombe sur sa boite vocale. Je ne me souviens pas si j’ai laissé un message. Comment parler d’un tel sujet sur une boite vocale? 

Ensuite, j’ai écrit à ma sœur, qui a voyagé quelques fois avec ma cousine et qui est régulièrement en contact avec elle. Semble-t-il qu’Édith est bien partie en Afrique. Les informations collent avec ce que Jonathan m’a dit. 

Shit, ma cousine a disparu!

Pause

Le temps s’arrête. Inévitablement, mon cerveau se met à creuser les possibilités : accident, enlèvement, égarée, juste trop loin d’un réseau pour donner des nouvelles. Mon cœur espère bien gros que ce ne soit que la dernière option.

C’était un sentiment étrange. Ma cousine et moi sommes, à nos façons, nomades. Elle, toujours en voyage, moi, déménageant souvent d’une région à l’autre, dont plusieurs années en région nordique ou éloignée. Résultat, pendant des années, on n’était pas en même temps dans les réunions familiales. Si bien que je n’avais pas vu ma cousine depuis des années. J’avais de ses nouvelles via Facebook, sa sœur, Mélanie, sa mère, Jocelyne, ou ma sœur.

Je me souviens même avoir essayé de trouver précisément la dernière fois que je l’avais vue. Pourtant, j’ai une excellente mémoire, mais là, mon dernier souvenir me semblait trop loin pour que ce soit vrai. 

Une partie de moi se sentait un peu imposteur quand on me demandait des informations sur Édith. Je pense que j’avais peur de ne jamais avoir la chance de mieux la connaitre, de la revoir. Pendant les premières semaines, mon cerveau ne pensait qu’à deux choses (au détriment de mon emploi) : trouver des façons d’aider aux recherches et regretter de ne pas mieux la connaitre.

Au moment de leur disparition, cette photo a fait le tour du monde afin de retrouver Édith Blais et Luca Tachetto.

Activer les recherches

Quelques heures après avoir tenté de lui parler, ma tante me rappelle et me confirme qu’elle n’a pas de nouvelles de ma cousine depuis deux semaines. Elle l’a souligné aux autorités – c’est comme ça que Jonathan a sûrement vu passer l’alerte –, mais la vérité, c’est qu’on ne sait rien. À ce moment-là, l’hypothèse d’être hors réseau demeurait plausible.

Mon réflexe est qu’il faut s’activer. Au pire, on aura fait du bruit pour rien, mais il faut attirer l’attention du gouvernement, il faut activer nos réseaux, il faut qu’on lance les recherches, et comme c’est en Afrique, il faut que la politique s’en mêle. De toute façon, Jonathan allait sortir l’histoire, donc, ce serait public, aussi bien en profiter pour attirer l’attention. 

Comme de fait, dès que La Tribune a publié l’article, ça s’est propagé rapidement. La page Facebook créée pour l’avis de recherche était hyper sollicitée. Jocelyne et Mélanie croulent sous les demandes médiatiques, des amis journalistes me demandent aussi des infos. J’étais également bombardé de messages de personnes voulant aider.

Je n’en reviens pas encore de l’aide des gens, souvent des inconnus, et jusqu’où mon réseau m’a permis de me rendre. En quelques jours, j’étais en communication avec des autorités du Burkina Faso. L’attention médiatique est énorme. Les politiciens et politiciennes contactent la famille immédiate. On reçoit des informations d’un peu partout — au point que ça devient vite difficile de gérer, de filtrer et de valider ces informations.

Je n’étais qu’un satellite autour de l’action — Jocelyne et Mélanie étaient l’épicentre — et j’ai quand même eu cette impression d’avoir vécu deux mois en deux semaines. Et pourtant, je n’ai pas le sentiment d’avoir fait grand-chose.

Heureusement, la GRC et Affaires mondiales Canada ont rapidement pris le relais et surtout le contrôle du dossier. Peu d’informations sortaient de leurs bureaux, mais ils étaient bel et bien actifs sur le dossier, à contre-vérifier toutes les pistes et rester à l’affût des nouvelles informations.

Attendre

Le sentiment qui résume probablement le plus cette expérience de mon côté de l’histoire est l’impuissance. 

Frustré par ce sentiment, j’avais commencé à regarder les possibilités de me rendre au Burkina Faso, pour faire ma propre enquête de là-bas. Comme journaliste, reconstruire un casse-tête d’informations, remonter des pistes, je sais faire ça. Au Québec, en tout cas. 

Mon amie Benoîte, qui a fait du journalisme au Burkina Faso, m’a toutefois vraiment déconseillé de me rendre là-bas. Je perdrais trop de temps à comprendre la culture locale, à m’adapter, pour être efficace et utile. Sans parler des risques de me retrouver prisonnier moi aussi. Sans mon amie, je crois vraiment que je serais parti là-bas pour retrouver cette cousine que je n’avais pas vue depuis des années.

La triste vérité qui est difficile à accepter sur le coup, c’est qu’on ne peut pas faire grand-chose. C’est évident avec ce qu’on sait maintenant qu’on ne pouvait pas, tel un personnage de Liam Neeson, pister ce groupe militaire bien organisé, mais dans les premières semaines, tu veux faire tout ce qui est possible pour aider, même si ça signifie traverser le désert pour repérer des djihadistes.

Puis le temps passe. Un mois. Trois mois. Six mois. Un an après la disparition, le hasard a voulu que je rende visite à ma sœur qui était à Chicago pour le travail. On ne savait toujours rien. On ne peut faire autrement : tant qu’il n’y aura pas la preuve du contraire, on ne peut que s’accrocher à l’idée qu’elle est vivante et qu’on va la revoir. Je comprends maintenant les personnes qui s’accrochent à cette idée que leur enfant est encore vivant, même 20 ans après la disparition.

L’histoire de ma cousine est finalement un happy end. Non seulement elle est revenue, mais elle va bien et la vie semble vouloir contrebalancer les derniers mois. Bien égoïstement, je suis content que ma cousine soit une exception à la règle. La fin est souvent plus tragique. Le hasard fait aussi qu’on habite maintenant la même ville. Ça tombe bien, j’ai quelques années à rattraper.