Une nouvelle étude démontre que les dépenses énergétiques des ultramarathoniens et des femmes enceintes ou qui allaitent seraient comparables et très proches du «plafond» que l’espèce humaine est capable de soutenir à long terme.

Ultramarathoniens et femmes enceintes, même combat?

Qu’ont en commun les ultramarathoniens, qui courent 250 km par semaine pendant des mois, et les femmes enceintes? À vue de nez, pas grand-chose, mais une étude parue dans Science Advances vient de leur trouver un étonnant point commun : leurs dépenses énergétiques seraient très proches du «plafond» que l’espèce humaine est capable de soutenir à long terme.

«Cette étude-là vient ajouter de nouvelles données qui sont super intéressantes», commente d’emblée le chercheur de l’Université Laval Angelo Tremblay, qui mène des travaux sur l’obésité et le métabolisme, mais qui n’a pas participé à l’étude.

Le corps humain a ce que les spécialistes appellent le «métabolisme de base» (MB), soit l’énergie que l’organisme brûle chaque jour juste pour «l’entretien», pour ainsi dire (faire battre le cœur, faire marcher les poumons, faire fonctionner le cerveau, etc.). Bref, c’est l’énergie que le corps utilise quand il est au repos complet. À cette dépense s’ajoute bien sûr celle de nos activités, mais plus l’effort est intense, moins le corps est capable de la soutenir à long terme. Un athlète de pointe peut, par exemple, dépenser l’équivalent de 9 à 10 fois son métabolisme de base lors d’un super-triathlon qui s’étend sur 11 heures, mais ce genre d’effort est impossible à maintenir quotidiennement pendant des semaines ou des mois.

Jusqu’à maintenant, on croyait que le maximum soutenable était de 4 à 5 fois le MB, sur la base d’une étude au sujet des cyclistes du Tour de France, qui dure 23 jours. Mais dans leur article paru mercredi dans Science Advances, une équipe dirigée par Caitlin Thurber de Hunter College et Herman Pontzer de l’Université Duke abaisse le plafond pour la peine : autour de 2,5 fois le métabolisme de base seulement.

Pour parvenir à ce chiffre, Mme Thurber et ses collègues ont pris une série de mesures sur six athlètes (5 hommes et 1 femme) qui ont pris part à la Race Across the USA, en 2015, une course qui consistait à courir un marathon (42 km) par jour, six jours par semaine pendant 14 à 20 semaines — donc beaucoup plus long qu’un Tour de France. Après un certain temps, leurs dépenses quotidiennes d’énergie se sont stabilisées autour de trois fois le métabolisme de base. Et en incorporant d’autres données prises sur des cyclistes professionnels sur toute une saison et pendant de longues expéditions à pied dans l’Arctique, les auteurs de l’étude arrivent à un maximum soutenable sur 300 jours qui est d’environ 2,5 fois le MB.

Plus que les sports d’endurance

Fait intéressant, notent-ils, c’est un niveau de dépense qui n’est pas très éloigné de celui d’une femme enceinte ou qui allaite (environ 2,2 à 2,5 MB), ce qui suggère que cette limite aurait une portée dépassant largement les sports d’endurance. Il s’agirait vraiment d’un plafond général de dépense énergétique quotidienne soutenable à long terme, et pas seulement d’un effort musculaire maximal.

«Cet article-là m’a fait sourire, se remémore M. Tremblay, parce que ça m’a rappelé qu’il y a 35 ans, on avait eu la chance d’analyser le journal de bord de Phil Latulippe, qui en 1979 avait fait le tour du Québec en courant. C’était 6400 km en 4 mois. Alors on avait des journaux alimentaires, on avait mesuré son poids et sa composition corporelle, et finalement ce qu’on avait vu chez Phil Latulippe, c’était à peu près la même chose que dans la nouvelle étude : il avait réussi à stabilisé son apport calorique à environ 5500 calories, ça lui permettait de maintenir son poids donc il dépensait à peu près la même chose, et quand on fait le calcul, ça donne environ trois fois le métabolisme de base. Mais Phil Latulippe, ça lui avait pris environ un mois avant de s’adapter, et dans l’intervalle il avait perdu cinq kilos.»

Mme Thurber et les autres auteurs de l’étude ne sont pas sûrs de comprendre quel mécanisme bloquerait les dépenses énergétiques à 2,5 MB dans la longue durée, mais «la diversité des activités qui se conforment à ce plafond métabolique commun [NDLR : cyclisme, course, trekking polaire, ainsi que la grossesse et l’allaitement] font qu’il est improbable que ce soit une limite dans la capacité des tissus périphériques [NDLR : les muscles] à dépenser de l’énergie», lit-on dans leur article.

Ils font plutôt l’hypothèse que ce serait une incapacité du système digestif à assimiler assez d’énergie et de nutriments pour supporter ce genre de dépense à long terme. À cet égard, d’ailleurs, M. Tremblay fait remarquer que le niveau de dépenses des coureurs du Tour de France (4 à 5 fois le métabolisme de base) a quelque chose d’un peu artificiel. «Ces gars-là ne sont pas capables de manger assez pour soutenir leur niveau d’activité, ils sont obligés de se faire shooter des nutriments dans les veines. Alors c’est vraiment un contexte particulier.»