Sauver les poissons : «moins compliqué» que le climat

PARIS — «Ce n'est pas un problème si ardu !» L'océan pourrait encore se repeupler, en partie, si on laissait les stocks de poissons se reconstituer, souligne Daniel Pauly, sommité de la biologie marine, dont les travaux ont révélé l'ampleur de la surpêche mondiale.

À 73 ans, le Français, professeur à Vancouver, multiprimé, expert ès ressources marines «le plus prolifique et le plus cité» selon la revue Science, continue à étudier et à diffuser au plus grand nombre. C'est «une obligation morale de participer à la vie, à la société civile», dit à l'AFP ce scientifique engagé, dont la vie épique est retracée dans une biographie, Un océan de combats, signée de l'océanographe David Grémillet (éd. Wildproject).

Et quel parcours ! Fils d'un GI afro-américain vite volatilisé et d'une ouvrière française, exploité pendant des années par une famille de chiffonniers suisses, le jeune Daniel s'échappera par les études, les rencontres, les voyages, se forgeant une conscience politique aigüe, de l'Amérique ségrégationniste jusqu'aux Philippines et en Afrique. Il mènera à bien des chantiers herculéens, établissant une base de données sur la biologie des poissons du monde entier, et pas des seules mers froides, puis sur l'état des pêcheries au niveau global.

«Le fond du tonneau»

L'histoire que ces travaux racontent, telle qu'il la résume, est vertigineuse: elle commence en 1880 «avec les premiers chalutiers à vapeur anglais. En 10 ans, ils épuisent les poissons autour des îles britanniques, alors ils partent au large. Pareil en France, et ailleurs. «Au large», c'est en Patagonie, en Afrique, en Antarctique, partout... C'est l'expansion! Or sur une planète finie, cela veut dire que ça va se casser la figure un jour»

«On liquide les stocks, puis on va ailleurs. C'est comme la pyramide de Ponzi, poursuit-il. Dès les années 1990, les nouveaux stocks, plus rares, ne compensent plus les pertes. Aujourd'hui, tous sont exploités, et c'est le déclin» de la pêche.

Pourtant, contrairement au climat par exemple, «ce n'est pas un problème vraiment compliqué. C'est une question de subventions, qu'il faut abolir, de quotas, qu'il faut un peu baisser, et de préférences pour la pêche artisanale plutôt qu'industrielle. Les poissons réagissent bien. Si la législation est bien conçue, les stocks se remettent !»

Succès type: la loi américaine Magnuson-Stevens prise en 1976 puis amendée. «Elle contraint à rétablir les stocks en 10 ans. Si les quotas sont trop élevés, la société civile peut porter plainte! Ça fonctionne, et le gouvernement n'intervient jamais.» En revanche Daniel Pauly n'a pas de mot assez dur pour la politique européenne.

Méduses et surimi

«Les pays ont décidé d'une compétition à outrance pour ce qui reste, pour le fond du tonneau. Par exemple la Commission européenne avait décidé il y a quelques années de reconstituer les stocks, et il y a eu amélioration, et là elle va recommencer avec les subventions pour moderniser les flottes. C'est impensable !»

Les politiques «ne comprennent pas, ou ne veulent pas comprendre, quand nous disons : vous attraperez plus en pêchant moins».

Alors quel poisson mangerons-nous dans quelques années ? «Du surimi, et des méduses !, répond-il, plaisantant à moitié. En France, on aura toujours du poisson car on achètera tous ceux qu'on trouvera. Mais si «nous» c'est le monde, c'est un autre problème.»

Il invite le consommateur à s'engager. Mais choisir le contenu de son assiette ne suffit pas — si tant est qu'on s'y retrouve devant des écolabels limités. «Il faut identifier le poisson comme cause à faire avancer, un enjeu politique. Ensuite à l'Etat d'orienter.» Lui poursuit ses recherches, sur l'oxygène et la croissance des poissons, sujet aussi lié au climat.