Jean-François Cliche
Le Soleil
Jean-François Cliche

Pourquoi la COVID-19 frappe-t-elle les noirs plus durement?

SCIENCE AU QUOTIDIEN / «Considérant le fait que les noirs aux États-Unis représentent environ 13 % de la population américaine, serait-il possible de connaître leur proportion parmi les quelque 180 000 morts de la COVID-19 recensés à ce jour? Je pose cette question car on rapporte que la population noire est plus pauvre et moins instruite en plus de souffrir de surpoids, à cause d’un mauvais régime alimentaire. Est-ce que cela témoigne de "racisme systémique"?», demande Pierre Sénécal, de Saint-Lambert.

Les Afro-Américains sont bel et bien surreprésentés parmi les cas, les hospitalisations et les décès liés à la COVID-19. L’écart peut certainement s’expliquer en bonne partie par le racisme, puisque les populations défavorisées succombent plus au coronavirus et que les noirs sont clairement plus pauvres que la moyenne aux États-Unis. Mais il n’y a pas que cela non plus.

D’après des statistiques de la santé publique américaine (CDC) datant du 19 août, les «noirs non-latino» comptent pour près de 13 % de la population américaine, mais pour 22 % des décès liés à la COVID-19. C’est donc dire qu’en proportion, les Afro-Américains meurent 1,7 fois plus du coronavirus que la moyenne. C’est l’inverse chez les blancs : 60 % de la population, mais seulement 52 % des décès. Cela vaut aussi pour d’autres minorités visibles, disons-le, mais la question qui m’est adressée concerne les Afro-Américains, alors je m’en tiendrai à eux.

La disparité est encore pire quand on tient compte de la pyramide d’âge, puisque les Américains blancs sont de manière générale plus vieux que les «non-blancs». Leur âge médian (la moitié de la population est plus jeune que la médiane, et l’autre moitié est plus vieille) est de 44 ans, contre 31 ans pour les minorités ethniques et raciales — Afro-Américains, latinos, asiatiques, etc. Comme la COVID-19 fauche davantage chez les personnes âgées, cela implique que ce sont les blancs qui auraient en principe dû être sur-représentés dans les statistiques de mortalité. Et quand le CDC ajuste ses données pour en tenir compte, les noirs ne meurent plus 1,7 fois plus, mais bien 2,2 fois plus que la moyenne américaine.

(D’ailleurs, tout indique que cela vaut pour ce côté-ci de la frontière aussi, d’après des données de la Santé publique obtenues la semaine dernière par ma collègue de La Presse Isabelle Hachey. Dans les quartiers de Montréal où les noirs représentent 3,6 % ou moins des résidants, les cas de COVID-19 sont de 555 par 100 000 personnes, alors que c’est trois fois plus, soit 1509 par 100 000, dans les quartiers où ils sont 14 % et plus de la population.)

Comment l’expliquer? Une partie de la différence tient simplement au fait que les Afro-Américains s’adonnent vivre disproportionnellement dans plusieurs des régions des États-Unis qui ont été les plus durement touchées par la pandémie. New York, par exemple, est de loin l’endroit où la COVID-19 a fauché le plus de vies aux États-Unis, avec 281 décès par 100 000 habitants — soit de 100 décès par 100 000 de plus que n’importe où ailleurs. Or les Afro-Américains représentent le quart (24,3%) des habitants de la Grosse Pomme, soit presque le double de leur proportion dans l’ensemble des États-Unis (13 %). De même, la Louisiane vient au quatrième rang des États où le taux de mortalité est le plus élevé (102 par 100 000 hab.), et les noirs y comptent pour environ le tiers de la population. Et l’on pourrait allonger longtemps la liste des exemples par État, par ville ou par quartier.

Quand le CDC intègre la répartition géographique à ses calculs, les Afro-Américains ne meurent plus du coronavirus 2,2 fois plus que la moyenne, mais bien 1,8. C’est donc moindre, mais un écart substantiel persiste.

Il est possible, comme M. Sénécal l’indique, que l’obésité plus fréquente chez les noirs américains soit en cause. En ajustant pour les différences d’âge entre les groupes «raciaux» (puisque vieillir augmente le risque de surpoids), près de 50 % des Afro-Américains sont obèses, contre seulement 42 % chez les caucasiens. Or l’obésité accroît justement le risque de faire une forme sévère de la COVID-19. Il est donc tentant de faire le lien.

Cependant, un rapport de l’Agence pour la recherche et la qualité des soins de santé (rattachée au CDC) paru cet été s’est penchée sur la question et a conclu que «les disparités de santé pré-COVID-19 [entre blancs et noirs […] semblent trop petites pour expliquer des taux de mortalité par deux fois supérieurs ou plus».

Les auteurs de ce rapport proposent plutôt de regarder du côté de la composition des ménages et des secteurs d’emplois où sont concentrés les noirs. Ceux-ci sont sur-représentés parmi les travailleurs de la santé (16 % y travaillent contre 10% des blancs). D’autres travaux ont par ailleurs montré qu’ils sont aussi sur-représentés parmi les employés d’épicerie et de pharmacie, les transports en commun, la conciergerie et les employés de livraison et d’entrepôt. Bref, les Afro-Américains étaient plus susceptibles que la moyenne d’occuper des emplois qui se sont retrouvés «sur la ligne de front» pendant le pire de la pandémie. Et si l’on ajoute à cela qu’ils vivent dans des ménages en moyenne plus populeux que les blancs (3,1 personnes par logement pour les premiers, 2,8 pour les seconds), alors il s’ensuit forcément que les Afro-Américains les plus à risque de faire une forme sévère de la COVID-19 vivaient plus souvent sous le même toit qu’un travailleur qui ne pouvait pas travailler de la maison : 57 % chez les noirs à risque, contre 47 % chez les blancs à risque, selon le rapport paru cet été. Ça aussi, ça peut être une bonne partie de l’explication.

Maintenant, est-ce un signe de racisme systémique? Encore une fois, certains aspects de tout cela relèvent très manifestement du racisme : revenus moindres qui poussent à vivre plus nombreux sous un même toit, concentration dans des emplois peu qualifiés, mal payés et déconsidérés (caissières, concierge, etc.), etc. Mais c’est un peu moins clair pour d’autres aspects (concentration dans les services de santé et les transports en commun), du moins du strict point de vue de l’exposition accrue à la COVID-19.

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