Plus de tueries, plus d'armes ?

BLOGUE / La nouvelle en avait fait frissonner quelques uns : loin d'éloigner la population des armes à feu en en montrant les dangers, les tueries de masse encourageraient au contraire les gens à se munir d'armes à feu. C'est du moins ce que certaines données plus ou moins anecdotiques suggéraient, mais une étude plus complète vient de jeter un peu plus de lumière sur cette question — et le portrait semble maintenant un peu moins simple qu'avant.

Dans les 5 mois qui ont suivi le massacre d'enfants à l'école Sandy Hook, au Connecticut en 2012, les Américains ont acheté environ 3 millions d'armes à feu de plus qu'ils ne le font d'habitude dans un laps de temps comparable, avait trouvé une étude parue dans Science. En Californie, la revue médical Annals of Internal Medicine a documenté récemment une augmentation des ventes d'armes de 53 % après Sandy Hook, et de 41 % dans la foulée de l'attentat de San Bernardino, en 2015.

Ces études avaient créé tout un émoi aux États-Unis et ailleurs dans le monde. Mais elles se concentraient sur un nombre très limité de tueries de masse, n'ayant retenu que les pires, font remarquer les auteurs d'un article qui vient de paraître dans le Journal of the American Medical Association. Eux ont examiné le nombre de vérifications d'antécédents requises (souvent, mais pas toujours) pour acheter une arme aux É-U et demandées chaque mois de 1998 à 2016, une période au cours de laquelle ils ont recensé 124 tueries (minimum de 5 morts et/ou blessés). Puis ils ont tenté de voir si les massacres avaient un effet sur les vérifications.

Dans l'ensemble, on ne peut pas dire que leurs données montrent un «signal» particulièrement fort. En tout, 26 tueries (21 % du total) ont été suivies d'une augmentation des vérifications d'antécédents dans les 3 à 6 mois suivant (les chercheurs ont testé plusieurs délais), alors qu'une diminution est survenu dans 22 cas (18 %). À première vue, donc, rien qui supporte vraiment l'idée que les massacres incitent les gens à s'armer davantage.

Cependant, certains patterns sont apparus quand l'auteure principale Gina Liu, de l'Université Oxford, et ses collègues ont poussé leur analyse plus loin. Ainsi, certaines baisses peuvent sans doute s'expliquer par le fait que deux tueries peuvent être rapprochées dans le temps. La seconde surviendra donc lorsque le pic de la première sera en train de s'estomper — surtout si la première avait été très médiatisée. Mme Liu a en effet trouvé que les tueries qui ont le plus retenu l'attention des médias (plus de 1000 articles dans un site d'archives médiatiques consulté) ont eu une chance 5 fois plus grande de mener à une augmentation des demandes de vérifications faites dans l'intention d'acheter des armes de poing.

Bref, les pires tueries semblent bel et bien avoir pour effet d'inciter la population à s'armer davantage — et donc rendre la prochaine tuerie plus probable. Ce n'est pas le cas pour les fusillades de plus petite envergure, mais les auteurs font remarquer qu'elles peuvent avoir engendré des effets plus régionaux qui auraient échappé à leurs données nationales.

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