Par souci de transparence...

BLOGUE / Le Conseil de presse du Québec a rendu publique une décision me concernant ce matin. Je crois qu'il est de mon devoir de journaliste d'en aviser mes lecteurs et lectrices. Parce qu'ils ont le droit de le savoir. Aussi parce que le Conseil de presse est la seule instance qui demande des comptes aux journalistes et que je crois qu'il faudrait justement plus de reddition de compte pour les médias — alors je ne vais toujours bien pas cacher une décision qui me concerne.

La décision est disponible ici. Elle concerne une chronique «Vérification faite» que j'ai écrite en 2017 au sujet de la fracturation hydraulique. Le ministre de l'Environnement de l'époque, David Heurtel, avait brandi un rapport du Centre Eau, Terre et Environnement de l'INRS qui, disait-il, prouvait que le Règlement sur le prélèvement des eaux et leur protection (RPEP) protégeait bien les eaux souterraines de la fracturation hydraulique. Des militants du Regroupement vigilance hydro-carbures (RVHQ) avaient ensuite cité le même rapport pour affirmer essentiellement le contraire. Alors j'ai voulu savoir de quoi il retournait.

Il m'est vite apparu que le RVHQ avait cité des passages du rapport hors contexte d'une manière qui en tordait clairement le sens — en fait, des passages juste avant et juste après contredisaient l'interprétation du RVHQ. C'est ce que j'ai écrit dans ma chronique.

Le groupe environnementaliste a par la suite logé une plainte au Conseil de presse, pour trois motifs : équilibre (présentation de tous les éléments nécessaires à la compréhension, selon le Guide de déontologie), équité (traitement juste des personnes ou groupes visés) et impartialité (absence de parti pris ou d'opinion).

Comme on le constatera dans la décision, le Conseil a rejeté les deux premiers, ce qui me donne raison sur le fond de la chronique. Essentiellement, ce n'est pas parce que deux personnes ou groupes se contredisent que les médias doivent mettre les deux thèses sur le même pied, indépendamment de leurs mérites. L'«équilibre», l'«équité», la «neutralité», appelez ça comme vous voulez, n'impliquent pas de faire comme si tout se valait. Et je n'ai fait que dire les choses comme elles sont, a jugé le Conseil : l'une des deux parties a déformé le sens du rapport de l'INRS.

Cependant, en toute fin de texte, j'ai qualifié le découpage auquel s'est livré le RVHQ de «franchement pas très honnête». Et en cela, le Conseil a vu une faute journalistique, estimant que j'avais par là montré un parti pris. Ça se défend. Je ne suis pas convaincu que, pour décrire un découpage aussi chirurgical et aussi déformant, l'expression «pas très honnête» manque vraiment d'impartialité — on pourrait même arguer que c'est à la limite de l'euphémisme. En fait, le Conseil lui même semble en convenir puisqu'il a jugé que ce passage «ne traite pas injustement les personnes et les groupes visés». Mais bon, je respecte la décision. Encore une fois, c'est la seule instance à laquelle les journalistes et les médias du Québec «doivent» rendre des comptes — et encore, seulement s'ils le veulent bien —, et je répète que cela m'apparaît insuffisant. Alors je prends acte de son évaluation de mon travail.

J'en retiens ceci, pour l'avenir. Une chronique comme «Vérification faite» est, à bien des égards, un numéro d'équilibriste. D'un côté, je tente d'y être aussi objectif que je le peux, même si la perfection n'est jamais atteignable. Mais de l'autre, la nature même de l'exercice me force à «m'en mêler», pour ainsi dire. Je ne fais pas que rapporter les dires des uns et des autres sans égard à leur véracité, comme dans un reportage «classique». Non, je teste cette véracité, ce qui implique qu'il y a des fois où je dois trancher.

Je pense qu'il est essentiel de le faire. C'est une chose importante que de rapporter la version des uns et des autres, de tel et tel parti politique ou lobby. Mais si ces acteurs disent des faussetés, les médias ne feront pas un bon travail d'information s'ils se contentent de les colporter intégralement — et ce, même s'ils rapportent lesdites faussetés à la virgule près. Alors le travail de vérification s'impose. Mais il amène souvent son auteur dans une sorte de zone grise, quelque part entre le journalisme factuel pur/théorique (un tel a dit ceci, l'autre a dit cela, point final) et le texte d'opinion.

D'où l'intérêt d'être doublement prudent dans mes choix de mots et de tournures de phrase lorsque j'écris cette chronique-là. Je l'avais peut-être un peu perdu de vue. Alors j'accepte le jugement du Conseil et j'ajoute qu'on ne m'y reprendra plus.