Le verre à moitié vide et à moitié plein de la viande rouge

BLOGUE / Une journée, la viande rouge est mauvaise pour la santé. Le lendemain, c'est rendu bon. Le surlendemain, c'est le vin qui est bon pour la santé. Et le jour d'après, ça vous tue.

Si je me fie à ce que je vois passer sur mes réseaux sociaux (non, ce n'est pas très représentatif, mais dans ce cas-ci, mon expérience me dit que ça ne doit pas être très loin de la vérité), c'est pas mal sur ce mode que tout un chacun a réagi à la série d'études parue lundi dans les Annals of Internal Medicine au sujet de la viande rouge.

Et il est vrai que l'on peut avoir cette impression. Il faut regarder un peu vite, mettons, mais il est aussi vrai que la plupart des gens passent leur semaine à travailler et n'ont pas le temps de passer des heures à faire des recherches et des entrevues sur toutes les histoires qui leur passent sous le nez. Après tout, nombre d'études antérieures et d'organisations sanitaires reconnues lient la viande rouge à des risques plus élevés de problèmes cardiaques et de cancer. Or voilà qu'une revue médicale de haut niveau conclut qu'il n'y a pas de raison de diminuer sa consommation de viande et de charcuteries ? Et puis, ne voit-on pas chaque semaine de nouvelles études qui disent que X et Y sont bons pour la santé, pour ensuite être contredites par d'autres données la semaine d'après (je reviendrai sur ce point) ?

Quand on y regarde de plus près, cependant, je ne crois pas que l'on puisse voir un «flip flop» de la science dans les études de cette semaine sur la viande rouge. En fait, tout ceci me laisse plutôt l'impression (que j'ai validée auprès de quelques chercheurs en nutrition) que l'on assiste à un débat sur le proverbial verre d'eau à moitié vide ou à moitié plein. Car contrairement à ce qu'on a entendu ici et là, les auteurs des études de cette semaine n'ont pas présenté des données qui contredisent celles qui existaient déjà. C'est même plutôt l'inverse.

En fait, tout ce beau monde «voit la même chose», pour ainsi dire. Dans leurs résultats, ces chercheurs à qui l'on accole maintenant l'étiquette «pro-viande» ont trouvé (en agrégeant les données de dizaines d'études existantes) que ceux qui consomment plus de viande sont en moyenne en moins bonne santé que ceux qui en mangent moins. L'effet n'est pas énorme, mais il est là — comme dans pas mal tous les travaux antérieurs. Pour le diabète de type 2 et les problèmes cardiovasculaires, par exemple, pour chaque tranche de 3 portions de viande par semaine, ils comptent entre 1 et 6 cas supplémentaires par 1000 personnes. Pour la mortalité par cancer, ces trois portions de viande hebdomadaires feraient une différence d'environ 7 par 1000. Alors ce ne sont vraiment pas des gros effets — par comparaison, on estime que le cancer cause environ 300 décès sur 1000 —, et pour d'autres indicateurs (comme la mortalité de causes cardiovasculaires) les viandes rouges/transformées ne semblent même pas faire de différence.

Mais il reste que les études «pro-viandes» de cette semaine ont quand même trouvé un effet légèrement néfaste aux viandes rouge et transformées, et que c'est essentiellement la même chose que ce qu'ont vu toutes les autres études, méta-analyses et revues de littérature «anti-viande» dans le passé. Par exemple, quand le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC) a classé les charcuteries dans les «cancérigènes avérés», c'était sur la base de données montrant un risque faiblement accru (solidement démontré, mais faible) : pour chaque tranche de 50 g de charcuterie consommée par jour (ce qui en fait quand même pas mal), le risque de développer un cancer colorectal est de 18 % plus grand. Ainsi, pour un homme de 50 ans qui ne mangerait pas de charcuterie, le risque de recevoir un diagnostic au cours de 10 prochaines années serait de 0,68 %, et pour son voisin qui mangerait 50 g par jour, il serait de... 0,80 %. (Le calcul se fait comme ceci : 0,68 x 1,18 = 0,80.)

Et le portrait est le même, grosso modo, pour les risques cardiovasculaires, que ce soit pour les charcuteries ou pour la viande rouge : tant les scientifiques «pro» que les «anti-viande» voient la même chose, les mêmes effets, des chiffres qui vont dans le même sens et les mêmes ordres de grandeur. La différence entre les deux camps, c'est que les auteurs des articles des Annals of Internal Medicine considèrent que non seulement les effets sont très modestes, mais que leur existence même est mal démontrée.

En science biomédicale, ce sont les essais cliniques randomisés en double aveugle qui sont considérés comme l'«étalon or» de la recherche, c'est-à-dire le type d'étude le plus solide, le plus fiable : on fait venir les participants en labos, on leur donne un traitement ou un placebo (sans qu'ils sachent ce qu'ils prennent), et on prend une foule de mesures précises tout en contrôlant une foule de variables. Or en nutrition, les essais cliniques en bonne et due forme sont rares parce que généralement impossibles à réaliser — on ne peut pas, par exemple, soumettre 1000 personnes à un régime végétarien et 1000 autres à un régime carné pendant 10-15 ans, et même si on le pouvait, les participants ne pourraient juste pas être tenus dans l'ignorance du «traitement» qu'ils reçoivent. Ceux qui suivraient le régime «végé» se rendraient rapidement compte qu'ils ne mangent jamais de viande.

Alors on fait ce qu'on peut, c'est-à-dire des études dites «observationnelles», qui consistent souvent, par exemple, à faire remplir aux participants un formulaire sur ce qu'ils ont mangé la veille, puis on «observe» ce qui se passe avec ces gens-là pendant 5, 10, 15 ans. C'est beaucoup, beaucoup moins contrôlé qu'un essai clinique, cela ouvre la porte à toutes sortes de biais, connus ou non, qu'il est souvent difficile de bien mesurer/annuler. Ce qui produit des données à l'avenant : moins solides, moins fiables, parfois même suspectes.

Les chercheurs «pro-viande» de cette semaine disent donc : l'effet est mal démontré et, dans le pire des cas où il existerait vraiment, il serait faible, alors il n'est pas justifié d'inviter les gens à manger moins de viande (en tout cas, pas pour des questions de santé). Et ils ont raison de dire que les données sont, dans l'ensemble, de mauvaise qualité — ils ne sont d'ailleurs pas les seuls de cet avis. «Les preuves ont toujours été faibles», a commenté récemment le médecin, chercheur et blogueur américain Steven Novella.

De l'autre côté de ce débat, ceux qui ont critiqué les études de cette semaine et qui demeurent convaincus qu'il faut réduire la consommation de viande admettent ces faiblesses, mais ils répliquent que ces chiffres sont les seuls dont on dispose et qu'il faut faire avec (ce qui est vrai aussi). Et ces études-là, dans l'ensemble, penchent clairement d'un côté : les viandes rouges et transformées ont des effets néfastes pour la santé. En outre, font-ils valoir, même si ces effets sont faibles, il reste aussi que le cancer, les problèmes cardiaques et le diabète sont des maux si répandus que même une petite baisse représente des gains de santé publique énormes (des millions de gens, littéralement).

De la même manière qu'un verre d'eau rempli à 50 % de sa capacité est vraiment à moitié vide et à moitie plein en même temps, tous ces arguments-là, tant les «anti» que les «pro-viande», sont factuellement vrais et scientifiquement valides. Le débat actuel revient à accorder plus d'importance à certains aspects plutôt qu'à d'autres — ce qui est probablement inévitable quand on parle d'effets modestes déduits à partir des données qui sont, disons, encore plus imparfaites que d'habitude (car elles le sont toutes). C'est la nature de la bête, comme on dit en anglais.

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J'ajouterai deux choses ici, simplement pour fin de discussion — et brièvement, parce que ce billet est déjà bien long. Toutes deux portent sur l'impression de confusion que tout un chacun a ressenti cette semaine à la vue de ces articles.

La première, c'est qu'on a peut-être sous les yeux une sorte de désarrimage entre les autorités/groupes/experts en santé publique et M. et Mme Tout-le-Monde. Quand on adopte un point de vue de santé publique, il est 100 % vrai que même de effets très modestes peuvent faire une grosse différence (en milliers ou millions de problèmes ou décès évités) quand ils concernent des maux aussi répandus que l'obésité et le cancer. C'est absolument indéniable. Mais pour la moyenne des ours, les décisions se prennent au niveau individuel, en fonction du risque pour l'individu. Personne ne décide de couper dans les gras saturés pour coûter moins cher à l'État ou à ses assureurs. Alors si, à l'échelle d'où la santé publique contemple les choses, le message de réduire la consommation de viandes rouges et transformées s'impose comme une évidence, c'est beaucoup moins vrai à l'échelle individuelle. Il ne fait absolument aucun sens pour un individu de se priver de charcuteries pendant 10 ans, pour reprendre cet exemple, si cela ne fait qu'une différence d'à peine plus de 0,1 % sur son risque absolu de cancer colorectal (de 0,8 à 0,68 %). Au. Cun. Sens.

Ce n'est qu'une hypothèse (de journaliste, en plus), il faut le souligner à grands traits, mais il y a peut-être une source de confusion, ici.

Le deuxième point, c'est qu'on blâme beaucoup «la science» ou «les scientifiques» pour cette confusion, parce que «la science» et «les scientifiques» changeraient d'idée trop souvent. Or je pense que cette impression vient en grande partie non pas de la science elle-même, mais du traitement qui en est fait dans les médias. Quand une étude sort, nous (les journalistes) avons souvent tendance à la traiter «en silo», comme si elle était la seule disponible sur une question et comme si elle y répondait de manière sûre et définitive. Mais la science n'a jamais fonctionné comme ça. Une étude, c'est «juste une étude» ; c'est la somme des travaux scientifiques qui compte.

Je sais d'expérience que quand on leur parle, à ces scientifiques, ils insistent à peu près toujours là-dessus, sur les limites, sur les incertitudes. Mais les médias n'y font pas de place à ces nuances, parce qu'elles «dégonflent l'histoire», pour ainsi dire. Ou alors, ceux qui ménagent bien une place aux nuances le font trop souvent en fin de texte, après avoir titré et ouvert de manière beaucoup trop catégorique.

On peut sans doute, malgré tout, faire porter sur «la science» une partie de ce blâme. Après tout, le communiqué de presse des Annals of Internal Medicine annonçait rien de moins que de «nouvelles lignes directrices» sur la viande rouge alors qu'il était évident que cette série d'études seraient contestée immédiatement et trop sévèrement pour parler de new guidelines avec un tant soit peu de sérieux.

Mais de manière générale, cet épisode et l'expression de désabusement général qu'il a engendrée devraient faire réfléchir tous les médias à la manière dont ils parlent de science.

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