Une éphémère
Une éphémère

Le déclin des insectes «sur le radar» (littéralement)

Jean-François Cliche
Jean-François Cliche
Le Soleil
BLOGUE / Les uns diront que c'est «ahurissant». Les autres répondront plutôt «ark non, c'est juste dégueu». Mais le fait demeure : quand ils sortent de l'eau tous en même temps, les petits insectes que l'on appelle «éphémères» forment des nuées si grandes et si denses qu'elles apparaissent sur les radars météo — et des chercheurs viennent justement de s'en servir pour en mesurer l'abondance.

En général, les météorologues se contentent d'ignorer ces éclosions, qui ne font qu'introduire une forme de «bruit» dans leur travail. Mais une équipe de biologistes américains y a, au contraire, vu une splendide opportunité : celle de dénombrer les éphémères, chose qui était considérée plus ou moins impossible à faire puisque ces insectes sont des dizaines de milliards à éclore en même temps. Auparavant, on en estimait l'abondance en prenant des échantillons au fond des rivières et des lacs, et on comptait les larves présentes.

Au-delà du facteur wow/eurk, cette étude-là, qui vient de paraître dans les PNAS, est juste trop intéressante pour que je n'en parle pas ici, surtout pour l'éclairage qu'elle vient jeter sur la question du déclin des insectes. Les éphémères, qui passent deux ans sous forme larvaire au fond de l'eau avant de prendre leur envol par milliards d'un seul coup pour se reproduire (et mourir deux jours plus tard), furent pendant longtemps très nombreuses dans la zone étudiée, soit la partie nord du bassin versant du Mississippi. C'était sans doute considéré comme une nuisance par bien des gens — l'article des PNAS dit qu'il fallait passer le chasse-neige par endroit pour dégager les routes ! —, mais ces nuées remplissaient des rôles écologiques considérables, représentant d'énormes transferts de nutriments entre les écosystèmes aquatiques et terrestres. Beaucoup d'oiseaux insectivores, d'ailleurs, synchronisent leurs migrations sur ces éclosions.

Mais les populations d'éphémères se sont complètement écroulées à partir du milieu du XXe siècles, parce que dans cette région très agricole, les ruissellements contenaient trop de pesticides et trop d'engrais — ce qui mène à l'eutrophisation des lacs et prive d'oxygène le fond de l'eau, où vivent les larves. Jusqu'au point où l'espèce avait été purement et simplement extirpée de la région dans les années 70 : il n'y avait juste plus d'éphémère, zéro, niet, nada. Des efforts de conservation ont été entrepris dans les années 90, et ces insectes ont recolonisé l'endroit avec pas mal de succès.

Or voilà : sur leurs écrans radar, les auteurs des PNAS, menés par Philip Stepanian, de l'Université Notre Dame, ont trouvé que le nombre d'éphémères est en net recul. En 2012, première année pour laquelle ils ont des données, ils en ont dénombré autour de 20 milliards dans la partie nord du bassin du Mississippi. Chaque année par la suite, ce nombre a reculé graduellement pour s'établir à seulement 10 milliards au printemps 2019, soit un recul de 50 % en sept ans.

Cette étude-là me semble particulièrement intéressante pour deux raisons. D'abord à cause de sa méthode. Bien d'autres travaux concluant à un écroulement des populations d'insectes par le passé ont été critiqués (souvent avec raison) à cause de lacunes méthodologiques. Par exemple, dans le cas de la fameuse étude allemande qui avait fait tant jaser en 2017 parce qu'elle suggérait un recul de 75 % de la biomasse des insectes sur 30 ans, d'aucuns avaient souligné que la plupart de ses sites d'échantillonnage (59 %) n'avaient été visités qu'une seule foi, ce qui n'était pas idéal. Mais l'article qui vient de paraître dans les PNAS utilise une méthode on ne peut plus objective, toujours aux mêmes endroits et qui reste toujours très exactement la même d'année en année. On verra quels genres de commentaires ces travaux suscitent chez les entomologistes mais, a priori, ces données-là semblent être du béton armé, même si la période étudiée est assez courte. (Notons que ça ne change rien au fait que dans l'ensemble, les données sont trop partielles pour que l'on soit sûr qu'il y a bel et bien un déclin global des insectes, comme l'ont souligné de nombreux scientifiques, mais il reste que celles qu'on a sont inquiétantes, et celles-ci viennent s'y ajouter.)

L'autre raison qui me fait trouver ces travaux éclairants, ce sont les raisons soupçonnées d'être derrière les difficultés des éphémères. Dans ce secteur du Mid-West, l'impact de l'agriculture sur les cours d'eau est bien évidemment incontournable. Les néonicotinoïdes en particulier sont un «suspect» naturel puisque leurs concentrations dans beaucoup de cours d'eau y est chroniquement au-dessus des normes environnementales — c'est d'ailleurs aussi le cas dans plusieurs rivières qui drainent des régions agricoles du Québec. Et il s'avère que les larves d'éphémères sont très sensibles à cette classe d'insecticide. Alors ça (et d'autres pratiques agricoles) a pu nuire, c'est sûr, peut-être même beaucoup.

Or un autre facteur possible énuméré par M. Stepanian et ses collègues est le réchauffement climatique. À mesure que l'atmosphère se réchauffe, la surface des lacs se réchauffe elle aussi, plus vite que le fond, ce qui va stratifier la colonne d'eau et nuire à son mélange puisque l'eau du fond, plus froide et plus dense, aura plus tendance à rester au fond. En bout de ligne, il y aura donc moins d'oxygène qui va se rendre jusqu'à la faune benthique (au fond de l'eau), dont font partie les larves d'éphémères. Et si celles-ci manquent d'oxygène et meurent, les éclosions d'éphémères adultes seront forcément moins massives.

Je crois qu'il est important de faire ressortir cet aspect parce que quand on parle du déclin des insectes dans les médias, notre premier réflexe est d'accuser les pesticides. Ce n'est pas, je le répète, un mauvais réflexe puisqu'il est certain qu'ils contribuent aux misères des «bibittes». Mais c'est aussi une explication qui est impuissante devant de larges pans de ce déclin. La fameuse étude allemande dont je viens de parler, par exemple, n'a pas été réalisé en campagne, mais bien dans des parcs nationaux. De même, cette «étude hyper-alarmante» a trouvé un déclin de 45 % des insectes dans... la forêt tropicale de Porto Rico, loin de tout pesticide.

Alors il y a autre chose. On me pardonnera, à cet égard, de faire un lien peut-être un peu spéculatif à ce stade-ci. Prenez ça comme une hypothèse (de profane) que je vous soumets comme simple base de discussion, sans plus.

Mais je ne peux m'empêcher de faire un lien avec les travaux d'une équipe en bonne partie québécoise qui a trouvé, l'an dernier, que les lacs de la planète suivent une tendance générale vers une stratification accrue. Non seulement les changements climatiques chauffent-ils directement la surface des lacs, mais il s'accompagnent aussi d'un brunissement des eaux douces (à cause d'une productivité biologique plus grande et de pluies plus abondantes qui charrient des sédiments) qui les rend plus opaques, gardant ainsi la chaleur du Soleil plus proche de la surface. Avec, encore une fois, pour résultat final un appauvrissement du fond en oxygène.

Maintenant, les éphémères ne sont pas les seuls insectes dont les larves se développent dans les lacs : il y en a beaucoup d'autres. Ces histoires de stratification thermique pourraient donc fournir UN mécanisme (pas le seul, mais un intéressant) par lequel le climat pourrait expliquer en partie l'effondrement allégué des populations d'insectes. Il y a aussi, disons-le, beaucoup d'espèces dont le développement ne passe pas par le fond des lacs, mais celles-là peuvent être affectées différemment, notaient les auteurs de l'étude portoricaine.

C'est-là, je le répète, rien de plus qu'une hypothèse de journaliste pour démarrer une conversation. Mais il y a peut-être, dans les conclusions de l'étude parue hier dans les PNAS, quelque chose de généralisable — reste à voir à quel point. Qu'en dites-vous ?

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