Jean-François Cliche
Nombre de morts par million d'habitant en Europe. En plein le genre de graphique qu'on voit par centaines et qui ne veut, en fait, pas dire grand-chose
Nombre de morts par million d'habitant en Europe. En plein le genre de graphique qu'on voit par centaines et qui ne veut, en fait, pas dire grand-chose

Le bordel

SCIENCE AU QUOTIDIEN / On en voit passer tous les jours, et en masses : des graphiques, des tableaux, des chiffres comparant le nombre de gens atteints de la COVID-19 dans plusieurs pays du monde. Ou le nombre de morts. Ou le nombre de guérisons. Peu importe. Tout le monde le fait, des journaux en passant par les radios et télés, jusqu'aux gouvernements et agences sanitaires, sans oublier les quidams sur Facebook. Et tout le monde devrait arrêter.

La première règle, en statistique, est qu’il faut comparer des pommes avec des pommes. C’est d’ailleurs pour ça que beaucoup de gens ont cessé ces dernières semaines — avec raison — de comparer les «cas confirmés en laboratoire» parce que leur nombre est trop dépendant des efforts de dépistage et que ceux-ci varient trop d’un pays à l’autre. Le décompte des cas ne renseignait donc pas tellement sur la progression de la maladie dans divers pays mais mesurait plutôt, en grande partie, des différences dans les stratégies de dépistage. Pas très intéressant.

À cause de cela, nombreux sont ceux qui se sont tournés vers les courbes de décès, considérés comme un indicateur plus objectif et permettant donc de meilleures comparaisons. Ce qui est a priori plein de bon sens, mais en vérité pas autant (mais vraiment pas) qu’il n’y paraît.

À la base, le réflexe de comparer est loin d’être mauvais, remarquez. Après tout, un chiffre tout seul, ça ne dit pas grand-chose. 146 décès par million d’habitants au Québec, est-ce que c’est peu, moyen ou beaucoup ? Si on n’a que ce taux-là, il est impossible de se prononcer. Mais si on sait que la moyenne canadienne et l’Allemagne sont à environ 60 par million, que les États-Unis sont comme nous à 146, et que la France, l’Italie et l’Espagne sont toutes au-dessus de 300, alors on a une petite idée d’où le Québec se situe.

C’est pour ça qu’à peu près personne ne présente de statistiques seules. On les place côte-à-côte pour les mettre en contexte, pour donner des points de comparaison. Et je le répète, c’est en théorie un excellent réflexe. Sauf qu’en pratique, quand on examine ces statistiques de plus près, on se rend vite compte qu’elles sont colligées de manière si différentes qu’à peu près aucune de ces comparaisons ne peut avoir la moindre utilité. Pire encore, tous ces graphiques et tableaux montrant les courbes de plusieurs pays donnent l’illusion d’un contexte, l’illusion qu’on peut en tirer quelque chose, alors que ce n’est pas le cas du tout. Les décès sont comptabilisés de tellement de manières différentes que le résultats est — excusez la grossièreté, il n’y tout simplement pas d’autres mots — un foutoir méthodologique sans nom.

Tenez, comme je l’écrivais récemment, le Québec compte comme un «décès lié à la COVID-19» toute personne qui a la COVID-19 au moment de son trépas, que le coronavirus ait été en cause ou non (par exemple, un patient qui mourrait d’une rupture d’anévrisme mais qui testerait positif serait inclus dans les stats). En Ontario, seuls les cas où le certificat de décès mentionne la COVID-19 comme une cause du décès sont comptés. Ce n’est donc pas comparable. Et ça ne s’améliore pas à l’international, dont voici quelques exemples :

- La France ne tient compte que des décès en hôpital et en «Ehpad» (résidences pour personnes âgées), mais elle n’exige pas forcément un test positif : dans les Ehpad, sitôt qu’un cas de COVID-19 est confirmé en laboratoire, tous les gens de la même résidence qui montrent des symptômes (toux et fièvre) au moment de leur décès sont ensuite considérés comme «morts de la COVID». En date de vendredi, on déplorait près de 22 000 décès dans l’Hexagone.

- L’Allemagne, elle, n’a pas encore 6000 décès mais… peut-on dire vraiment que c’est moins qu’en France ? Le pays d’Angela Merkel compte les décès où la COVID-19 est mentionnée parmi les causes (directes ou indirectes), peu importe l’endroit où le trépas est survenu, mais seuls les cas confirmés en laboratoire sont comptabilisés, expliquait récemment Libération.

- Le bilan officiel de la Belgique est horrible : à près de 570 morts par million d’habitants, elle devance même l’Italie et l’Espagne (autour de 450/million). Mais voilà, en Belgique, tous les décès en résidences qui sont suspectés d’être causés par la COVID-19 sont inclus dans les statistiques, avec ou sans test. Mine de rien, cela peut ajouter beaucoup de cas : le 16 avril, par exemple, le pays rapportait 289 nouveaux décès liés au coronavirus, mais seulement 30 % avaient été testés

- En Angleterre… eh bien en Angleterre, le ministère de la Santé ne compte que les décès en hôpital, alors que le Bureau national de la statistique, lui… compte de deux manières différentes : «causé par la COVID-19» quand le certificat de décès mentionne le coronavirus dans les causes, et «impliquant la COVID» quand la maladie est simplement mentionnée, qu’elle soit une cause ou non.

On pourrait allonger cette liste pendant encore longtemps, mais le message est déjà clair, je crois : idéalement, il faudrait que tous cessent de mettre des pommes et des oranges dans les mêmes graphiques. Parce que au risque de me répéter, non, ça ne donne pas du contexte, ça donne juste la fausse impression qu’on peut comparer les pays entre eux. À en juger par la quantité de gens que je vois quotidiennement sur mes réseaux sociaux conclure à partir de ces comparaisons que «tel pays a pris les bonnes décisions» et «telle stratégie fonctionne mieux que les autres», il est clair que tout cela crée beaucoup plus de confusion que de «contexte».

Ces courbes ne permettent vraiment que de suivre l'évolution de la maladie dans un pays donné (donc des comparaisons dans le temps, pas dans l'espace), et rien d'autre.

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