Le village inuit d'Akulivik, sur la côte est de la baie d'Hudson

La baie d’Hudson, cimetière des marées

«SCIENCE AU QUOTIDIEN / «L'année dernière, des collègues qui étaient au Nunavik, sur le bord de la baie d’Hudson, m’ont demandé de leur fournir l’heure de la prochaine marée haute pour planifier leurs travaux. Mais en arrivant sur le site de Pêches et Océans Canada, j’ai été un peu mystifiée. J’ai l’habitude de voir quatre marées par jour, à intervalle assez régulier. Or, dans le graphique des marées, l’oscillation n'était pas régulière et même qu’à certains moments, il semble n’y avoir que deux marées par jour. Le même phénomène semble prévaloir pour tout l’est de la baie d’Hudson. Avez-vous une explication ?», demande Christine Lambert, qui travaille en aménagement de la faune à Rimouski.

Quiconque observera les graphiques ci-contre, qui présentent les marées sur 7 jours à Québec et à Akulivik, se rendra tout de suite compte que la marée n’y fonctionnent pas du tout de la même manière. Dans la Vieille Capitale, le niveau de l’eau monte et descend avec la régularité d’une horloge, littéralement. Mais sur la côte est de la baie d’Hudson, c’est une tout autre histoire : certains jours, la marée semble «coller» à la hausse pour ensuite redescendre brièvement, d’autres jours elle semble carrément chaotique, et d’autres jours encore elle prend un rythme plus normal.

Vraiment, si le village d’Akulivik était une personne et que son graphique des marées étaient un électrocardiogramme, son médecin l’enverrait directement à l’urgence…

Cela peut paraître très étonnant puisque l’on entend souvent que les marées sont dictées par la gravitation de la lune et du soleil. Et c’est tout à fait vrai, dit Denis Lefaivre, chercheur en prévisions océaniques à Pêches et Océans Canada : «L’influence de la lune est à peu près deux fois plus forte que celle du Soleil, c’est pour ça qu’on a deux cycles de marée par jour.» Un cycle quand la lune est de «notre» côté de la Terre et qu’elle attire l’eau, et un autre quand elle est du côté opposé — ce qui, contrairement à ce qu’on penserait intuitivement, donne alors une marée haute parce que la lune attire la Terre et que les océans de l’autre côté de la planète restent à la traîne, un peu comme l’eau qui s’accumule à l’arrière d’un contenant quand on le tire vers soi.

Bref, la gravitation de la lune et du soleil sont le «moteur» qui fait monter et descendre le niveau des océans. À cet égard, d’ailleurs, la marée et les voitures sont assez comparables. Le moteur a, en effet, une grande influence sur l’expérience de conduite, mais celle-ci dépend également d’une foule d’autres facteurs très locaux, comme l’endroit où on va, la météo à cet instant précis, le fait de rouler sur de l’asphalte ou de la gravelle, etc. Et il en va de même avec les marées, qui ne se manifestent pas partout de la même façon parce qu’au-delà de leur «moteur», plusieurs facteurs locaux vont agir dessus, comme la forme des côtes, la profondeur de l’eau, la bathymétrie (soit le «relief» des fonds marins), etc.

Or dans le cas de la baie d’Hudson et en particulier de la côte du Nunavik, ces facteurs-là sont particulièrement nombreux, influents et complexes. Les marées, comme on l’a déjà vu dans cette rubrique, sont des ondes qu’on peut se représenter comme des sortes de «vagues» pas très hautes (quelques dizaines de centimètres de haut) mais qui s’étendent sur des milliers de kilomètres, et qui se déplacent d’est en ouest. Comme toutes les vagues, l’onde de marée peut être bloquée, déviée ou déformée par les obstacles qu’elle rencontre. Et quand elle arrive dans l’Arctique canadien, la marée se heurte justement à deux obstacles importants : la côte du Labrador et l’île de Baffin.

Le seul endroit où cette «vague» peut passer est le détroit d’Hudson, à la pointe nord du Québec — et encore ce passage de 70 km à 100 km n’est pas très large à l’échelle d’une marée. Cela a pour effet de «concentrer» l’onde, ce qui amplifie beaucoup les marées dans ce secteur (de même que dans la baie d’Ungava). Par exemple dans le village inuit de Kangiqsujuaq, du côté québécois du détroit d’Hudson, la différence entre la marée basse et la marée haute est considérable : pas moins de 6 à 7 mètres ces jours-ci [http://bit.ly/336qogc]. Cela provoque aussi des «courants de marée» particulièrement forts dans le détroit, pouvant atteindre de 10 à 15 km/h. L’explorateur anglais John Davis, qui est passé par là en 1587, a d’ailleurs noté dans son journal de bord qu’«à notre grande admiration, nous avons vu l’océan tomber dans [la baie d’Hudson] comme un grand déversoir, rugissant et créant des tourbillons comme le courant d’une rivière qui force son chemin entre les piliers d’un pont» [http://bit.ly/2qBK2n6].

Ce qui se passe ensuite est encore plus singulier. La marée ne monte pas partout dans la baie en même temps, mais monte d’abord dans le nord-ouest, sur les côtes du Nunavut, pour ensuite descendre vers le sud (la côte manitobaine) et éventuellement revenir vers l’est et, finalement, le nord. Bref, l’onde ne peut pas poursuivre sa route vers l’est et est redirigée par les berges.

Chemin faisant, note M. Lefaivre, elle perd beaucoup de son énergie par friction. «Comparé au Golfe du Saint-Laurent, dit-il, la baie d’Hudson est trois fois plus grande mais elle est moins profonde.» L’onde s’amenuise donc au fond et sur les berges, si bien qu’il n’en reste plus grand-chose une fois rendu à Akulivik — où son amplitude varie d’ailleurs de seulement 10 à 30 cm, selon le moment du mois. «Et je peux même vous dire qu’en hiver, quand la glace fige et que le couvert est complet, il n’y a presque plus de marée là parce que la friction se fait alors non seulement par le fond, mais par la surface aussi», ajoute M. Lefaivre.

Ce qui se passe concrètement dans chacun des villages du Nunavik hudsonien peut varier selon les conditions locales — il y a une grande île en face d’Akulivik, Puvirnituq est au fond d’une baie, Inukjuak est au fond d’une baie plus petite et «protégée» par un chapelet d’îles, etc. —, ce qui rend la chose difficile à expliquer concrètement ici. Mais comme l’explique M. Lefaivre, nous sommes devant un système où «les résonances [ndlr : des facteurs qui, selon le moment du mois, vont se conjuguent ou s’annuler] sont fortes» et complexes, ce qui donne des marées en apparence capricieuse, ou du moins très changeantes.

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