Fête des mères : la souffrance des femmes sans enfants

LA SCIENCE DANS SES MOTS / Les mères se réjouissent souvent d’avance des cadeaux que leurs enfants leur offriront à l’occasion de la Fête des mères. Mais cette fête peut aussi générer de la tristesse, et même des idées suicidaires, chez des femmes qui, en raison de circonstances de la vie (stérilité, absence de partenaire, maladie) n’ont pas eu d’enfant.

La Fête des mères est apparue aux États-Unis à la fin de la première décennie du XXe siècle, après qu’Anna Jarvis (1864-1948) ait plaidé auprès d’hommes publics pour qu'une journée soit consacrée aux mères en hommage à la sienne. Au Canada, elle trouve sa place, bon an mal an, dans les médias et les commerces, où elle est une business florissante.

Bien que certaines recherches féministes aient démontré que les femmes ne sont pas naturellement enclines à s'occuper d'autrui et à conforter leur féminité dans la maternité, des pressions sociales continuent de s’exercer sur elles. Elles doivent ainsi — sous certaines conditions (âge, statut conjugal, niveau économique du ménage) — avoir des enfants, et «fonder» une famille.

Les discours à l’origine de ces pressions sont, comme l’écrit la chercheuse française Sarah Lécossais dans La fabrique des mères imaginaires dans les séries télévisées françaises , (en se référant à Michel Foucault et Edward T. Hall), «à la fois contrôlés et policés. Ils fonctionnent en tant que système de représentation et participent à forger les imaginaires autant que les attentes vis-à-vis de ce que signifie aujourd’hui être mère», mais aussi plus largement d’être une «femme accomplie».

L'enfant qui fait la famille

Ces discours sont diffusés particulièrement dans les magazines féminins, les romans populaires, les fictions télévisuelles ou encore les médias sociaux. Ils participent non seulement au renforcement d’une «norme procréative», en confortant les femmes dans «leur nature» féminine féconde, mais aussi en renforçant une vision normative de la maternité, des responsabilités associées, et de la famille, à travers son mode de formation et ses mythes.

Les représentations sociales du rôle des femmes et de ce qui fonde une famille font que, communément, la maternité se perçoit fréquemment comme une façon de «se réaliser». «La famille débute avec l’arrivée de l’enfant», écrivent les philosophes Anne Morvan et Anne Verjus ou dit différemment, «l’enfant fait la famille».

L’enfant crée une «mère» et un «père». Il leur offre un nouveau statut et une reconnaissance sociale par leur contribution reconnue au renouvellement des générations, des sociétés et des lignées familiales, mais aussi en tant que personne détentrice présumée de valeurs altruistes.

À l’inverse, l’absence d’enfant, par «choix» ou suite à des circonstances de vie, remet souvent en question la légitimité et les raisons entourant cette situation. Elle peut entraîner chez des femmes une détresse psychologique significative et des difficultés à trouver leur place dans leur famille et leur entourage social, comme je l'écris dans cette recherche, faite avec mon collègue de l'INRS Nong Zhu.

Un sentiment d'échec

La Fête des mères apparaît ainsi comme une journée qui exalte la fécondité mais aussi qui exclut des femmes, en particulier celles qui disent «ne pas avoir eu la chance d’avoir un enfant». Jeanne, rencontrée à l’hiver 2018 dans le cadre d’un projet de recherche intitulé Avoir ou non des enfants au Québec, déclarait par exemple que «jusqu’à il y a deux ans, la perspective de la Fête des mères, c’était atroce».

En recueillant des témoignages de femmes qui n'ont pas eu d'enfant, il m'a ainsi été possible aussi de mieux saisir les représentations associées à la féminité et à la maternité.

Pour les femmes involontairement sans enfant rencontrées, la maternité est apparue comme une phase importante dans la définition de soi et la construction identitaire. Plusieurs femmes ont ainsi déclaré ne pas se sentir complètement accomplies et ressentir un sentiment d’échec parce qu’elles n’ont pas eu la chance de vivre une grossesse. Elles ont le sentiment d’être passées à côté d’une relation spéciale, comme le lien d'attachement à un enfant que décrivent certaines de leurs amies. Elles ne se sentent pas, comme l’expliquait par exemple Astride, «normale, comme les autres femmes, les mères».

Pourquoi ces femmes ont-elles ces sentiments ? Quel regard portons-nous, en tant que société, sur ces femmes ? Ce qu’elles ressentent et vivent n’est en fait que le reflet d’un système socioculturel qui s’appuie sur des inégalités comme celui d’être fécond ou non, ou sur celles fondées sur le genre, autrement dit sur un modèle culturel nataliste et patriarcal.

Éliminer la stigmatisation

Car la maternité est aussi le moment de réinstaurer aux femmes leur fonction et leur genre, dans la mesure où l’exercice féminin de la parentalité diffère de celui des hommes, comme l'écrit Sarah Lécossais. Les mères restent ainsi par exemple toujours celles à qui incombe la majorité des tâches familiales et domestiques.

Dans le même temps, elles peuvent aussi contribuer, dans une certaine mesure, à entretenir ce modèle, en faisant de la maternité une «chasse-gardée» des mères , et/ou en adoptant des pratiques de «maternité intensive» .

Comment sortir de ces paradoxes : celui qui peut conduire des femmes involontairement sans enfant «à avoir des idées suicidaires» (comme avoué par exemple par Chloé) mais aussi celui qui peut les amener «à regretter d’avoir eu des enfants» ?

Une solution serait peut-être de repenser, de façon critique, le rôle, la place et l’importance de chacun et chacune dans la société. Il s'agit d'assurer l’acceptation complète des itinéraires personnels et contribuer ainsi à éliminer une stigmatisation dont la Fête des mères reste indubitablement le signe.

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Ce texte est d'abord paru sur le site franco-canadien de The Conversation. Reproduit avec permission.

«La science dans ses mots» est une tribune où des scientifiques de toutes les disciplines peuvent prendre la parole, que ce soit dans des lettres ouvertes ou des extraits de livres.

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