Des sciences «sexistes» mais qui l'ignorent?

BLOGUE / Comment se fait-il que malgré nos meilleurs efforts, on soit toujours incapables d'attirer plus de femmes vers des disciplines comme la physique, l'informatique et plusieurs génies ?

C'est pas des farces : seulement 17 % des étudiants au bac en informatique au Québec sont des femmes. C'est mieux qu'il y a 10 ou 12 ans, quand elles ne représentaient que 10 % des inscriptions, mais c'est nettement moins que les 37 % qu'elles étaient au milieu des années 80 (aux États-Unis, en tout cas). En physique, c'est 23 %. En mathématiques, c'est autour de 40 % au Québec, mais cela chute à 30 % à la maîtrise et à 20 % au doctorat — et il n'y a pas qu'ici que le problème perdure. Dans plusieurs génies (électrique, minier, informatique et mécanique en particulkier), on parle de 10 à 20 % seulement.

Cela fait pourtant au bas mot 20 ans sinon 30, il me semble, qu'on encourage les femmes à se diriger vers ces programmes. Alors qu'est-ce qui cloche, encore et toujours ? Plusieurs choses, ont répondu des chercheuses lors d'un colloque consacré à cette question, cette semaine au congrès de l'ACFAS. Je vous résume quelques points parmi les principaux que j'ai retenus, surtout de la présentation de Louise Caroline Bergeron (Institut de recherche et d'études féministes, UQAM), et on en discutera.

  • Il semble que beaucoup de profs dans ces disciplines ne parviennent pas à voir le «biais» que leurs départements (et peut-être eux-mêmes, inconsciemment) peuvent avoir à l'égard des femmes, et qui les découragent de s'y inscrire ou d'y poursuivre leurs études. «Effectivement, pour travailler avec des hommes, c'est une chose que j'entends : j'ai un PhD, donc je n'ai pas de biais», a confirmé Ève Langelier, elle-même professeure de génie mécanique à l'Université de Sherbrooke.
  • Sur le même thème : certains «réflexes» de scientifiques pourraient (potentiellement) retarder la prise de conscience, notamment celui de douter, d'analyser dans le détail et de critiquer les preuves présentées, etc. Remarquez, on pourrait aussi dire que les chiffres ci-haut devraient parler d'eux-mêmes, surtout pour des chercheurs qui ont l'habitude de se laisser guider par les données, mais il est aussi vrai que les scientifiques peuvent se montrer plus difficiles à convaincre que la moyenne.
  • Il faut dire que le sexisme peut prendre plusieurs formes, dont certaines sont assez subtiles. «Il y a une étude qui a montré que, dans les colloques, on a plus tendance à présenter les présentateurs-hommes par leur titre de «Dr», et les femmes simplement par leur nom», a indiqué Mme Bergeron.
  • Précisons ici, pour ne pas que l'on pense que les barrières aux femmes se résument à ce genre de tics langagiers plus ou moins transparents, que le sexisme n'est pas toujours difficile à détecter (du tout), comme le montre ce témoignage d'une étudiante en informatique à Stanford, Lea Colidago. Dans un cours, au début de sa deuxième année, un étudiant s'est montré impressionné par le fait qu'un ami (masculin) de Mme Colidago avait décroché un stage chez Facebook l'été précédent. «Tu dois être vraiment brillant !», lui a-t-il dit. Mais quand, l'instant d'après, il a appris que la jeune femme assise juste à côté avait eu le même stage, il a plutôt eu ce commentaire :
  • Fait intéressant, a analysé Mme Bergeron, les disciplines les plus difficiles d'accès pour les femmes sont celles où la brillance et les QI géniaux sont très valorisés, comme la physique, l'informatique, les maths et la philosophie. Je ne suis pas sûr que cela s'applique aux génies dont on a parlé plus haut (même si l'intelligence y est aussi valorisée, bien sûr), mais le fait est que le prestige est inversement associé à la présence des femmes (souvent en tout cas). Une étudiante en physique à l'Université McGill en a d'ailleurs témoigné : les femmes représentent environ 30 % des étudiants dans ce programme, mais dans le sous-programme «honors» dont elle fait partie, plus ardu et plus prestigieux, cette proportion n'est que d'environ 3 sur 50.
  • En tout cas, c'est cohérent avec l'histoire de l'informatique : dans les années 60 et 70, la programmation était vue comme un travail plus clérical, et les femmes y étaient plus présentes que maintenant. C'était le développement du hardware (les ordinateurs), et pas les programmes que ces ordis allaient «rouler», qui était prestigieux à l'époque, et les femmes en étaient absentes. Quand la programmation a gagné en prestige, les femmes en ont été de plus en plus exclues, a noté Mme Bergeron.
  • Il semble exister un point de bascule, autour de 30% de femmes, où les changements dans un milieu commencent à se faire spontanément, sans qu'on ait besoin de «pousser dessus», pour ainsi dire. Ce n'est peut-être pas assez pour compléter tous les changements nécessaires, mais au moins ça les entame.

Voilà. On peut ne pas être d'accord avec tous ces points, bien entendu, mais je crois que les chiffres présentés ci-haut parlent d'eux-mêmes : il est indéniable qu'il y a un problème dans certaines disciplines, que les femmes y font face à plus d'obstacles. J'ajouterai simplement un petit point, ne serait-ce que pour lancer la discussion.

On entend parfois dire dans ce dossier que le problème n'en est pas un de «barrières», puisque il y a bel et bien des femmes qui étudient et graduent en physique, génie, etc. Le problème résiderait plutôt dans les choix que les femmes font d'elles-mêmes — et plusieurs questionnent que ce soit un «problème» à proprement parler puisqu'elles font ces choix librement.

Il y a une part de vérité là-dedans, même si cela n'implique pas forcément qu'il n'y ait pas aussi un problème avec les milieux sociaux que ces disciplines et départements constituent, milieux qui peuvent avoir un effet repoussoir sur les femmes qui s'y rendent. À cet égard, le cas de Lea Colidago n'est qu'un exemple parmi d'autres. Cela n'implique pas non plus qu'il ne faille pas travailler là-dessus — il est évident qu'il le faut.

Mais le fait est qu'un grande partie de la sous-représentation des femmes dans ces disciplines ne vient pas de la misogynie de ces milieux, mais des choix que les femmes font en amont. Ces choix sont «libres», au sens où elles ont le droit de décider dans quoi elles étudient, mais ils sont aussi socialement et culturellement conditionnés : les femmes apprennent à éviter certains métiers et disciplines. Par exemple, elles arrivent à l'école primaire aussi bonnes en maths que les garçons, d'où l'on peut déduire qu'elles ne sont pas moins, mais elles deviennent moins bonnes en maths que les garçons au cours du primaire, ce qui a toutes les apparences d'un «apprentissage» social ou culturel.

Alors je pose la question : même s'il demeure important de combattre le sexisme dans certains département, n'est-il pas doublement important de travailler très en amont de cela ? Quand les femmes sont rendues à décider de leur domaine d'études, n'est-il pas trop tard ?

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