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Participer à une manifestation, jouer un rôle dans un groupe de pression, susciter une mobilisation, ce sont toutes des formes de participation à la vie démocratique.
Participer à une manifestation, jouer un rôle dans un groupe de pression, susciter une mobilisation, ce sont toutes des formes de participation à la vie démocratique.

Ringarde, la politique ?

Serge Denis
Serge Denis
La Tribune
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Les Québécois de nombreuses municipalités seront appelés aux urnes cet automne et tout indique qu’un autre scrutin aura lieu sur la scène fédérale au cours de l’année. Comme à chaque élection, le taux de participation servira de baromètre sur la santé de notre démocratie, celui des jeunes en particulier. À qui la faute s’ils sont généralement moins nombreux à se rendre voter? Quelles sont les conséquences de ce manque d’intérêt apparent?

Spécialiste des questions entourant les jeunes et la politique, les groupes de pression et les comportements électoraux, la chargée de cours à l’École de politique appliquée à l’Université de Sherbrooke Eugénie Dostie-Goulet rappelle que la participation aux élections, comme candidat ou électeur, n’est pas le seul indicateur d’une participation à la vie démocratique.

Q Est-ce que la politique intéresse les jeunes?

R Bien sûr que la politique les intéresse. Mais il faut d’abord se demander ce qu’on entend par « jeunes ». Est-ce qu’on parle des 15-24 ans quand on sait qu’un député est considéré comme jeune à 40 ans? C’est très diversifié, la jeunesse. Dans la plupart des études, on les regroupe dans la catégorie des 18-34 ans. Mais les différences sont très importantes entre les 18-22 ans et les 30-34 ans. Ils ne sont pas du tout au même point dans leur vie. La plupart des 18-22 ans vivent encore chez leurs parents, sont aux études, n’ont pas d’enfants, n’ont pas de métier. Les 30-34 ans ont plus en commun avec les gens de 40 ans, sauf qu’ils sont au début de leur carrière et commencent leur famille. On met tous ces gens dans un même panier, mais il y a énormément de distinctions à faire selon les sous-groupes d’âge dont on parle. 

Q Est-ce que les efforts pour les rejoindre sont suffisants?

R Je pense que la façon dont les enquêtes sont menées ne nous permet pas de faire ces nuances si on ne sonde pas l’intérêt pour des enjeux en particulier. Souvent, les gens ne font pas le lien entre tel ou tel enjeu et la politique. Les programmes spécifiques des partis ou des candidats, les lois qui sont discutées, etc. Si on aborde les enjeux environnementaux, bien sûr que ça intéresse beaucoup de jeunes. En bout de piste, c’est éminemment politique. 

Q Mais si les jeunes votaient plus massivement, leurs préoccupations ne seraient-elles pas mieux entendues?

R Dans un monde parfait, le travail des élus est de représenter l’ensemble de la population, peu importe s’ils sont plus ou moins nombreux à voter. En même temps, le rôle des citoyens, c’est de relayer leurs préoccupations auprès des candidats. Cette communication doit se faire dans les deux sens. C’est aux jeunes de porter les enjeux qui leur tiennent à cœur et c’est aux élus de les considérer dans leur travail, même si ces préoccupations ne sont pas nécessairement les leurs. 

Eugénie Dostie-Goulet, spécialiste des questions entourant les jeunes et la politique, les groupes de pression et les comportements électoraux et chargée de cours à l’École de politique appliquée à l’Université de Sherbrooke.

Q Est-ce que la possibilité de voter sur les campus favorise la participation des étudiants aux élections?

R Aux dernières élections fédérales, on a ouvert des bureaux de vote dans la plupart des campus et les résultats nous montrent que ça a eu un impact favorable sur la participation. En général, tout ce qui facilite l’exercice du vote est une bonne idée.

Q Serait-il utile d’abaisser le droit de vote à 16 ans pour assurer une meilleure écoute aux jeunes?

R Ça dépend de notre objectif commun. Si on veut donner plus de voix aux jeunes dans l’arène électorale, le vote à partir de 16 ans peut être efficace. Mais la participation à la vie démocratique va bien au-delà du simple fait de voter aux quatre ans. Il faut aussi considérer ce qui se passe dans l’arène sociale et dans la rue dans l’exercice démocratique. Participer à une manifestation, jouer un rôle dans un groupe de pression, susciter une mobilisation, ce sont toutes des formes de participation à la vie démocratique. 

Ce sont souvent des moyens que les jeunes seront davantage portés à emprunter. On l’a vu pour des enjeux liés à l’environnement ou à l’éducation. Si la mobilisation devient importante, les médias la relaieront et la cause a de bonnes chances de se retrouver dans l’agenda politique. 

Q Ces mobilisations ne surviennent pas souvent. Il y en a eu une lors de la Marche pour la planète il y a deux ans et lors du Printemps érable en 2012. Mais le reste du temps, c’est tranquille, non?

R Il s’agit quand même de mouvements qui ont une grande portée, très souvent. À l’échelle internationale, ce sont surtout des jeunes qui ont causé des changements de régime lors du Printemps arabe au début des années 2010. Même chose ici à propos de l’engagement canadien à la guerre en Irak en 2003, où l’opposition était majoritairement portée par des jeunes. Plus récemment, le mouvement Black Lives Matter est surtout l’affaire de jeunes. 

On voit moins les jeunes aux élections, mais ils ont d’autres moyens de se faire entendre. Et il y a toutes sortes de jeunes dans ces manifestations. Certains se font un devoir de voter aux élections. D’autres, en revanche, ne se sentent pas interpellés par les enjeux soulevés, mais se font entendre quand il y a une mobilisation. Et il y a ceux qui ne participent ni à l’un ou l’autre. 

Q On a vu apparaître des commissions jeunesse au sein de nombreux partis politiques depuis les années 1980. Est-ce que ces groupes sont les seuls où les jeunes peuvent se faire entendre auprès des partis politiques?

R Dans la politique partisane, c’est le principal véhicule. Mais ça ne veut pas dire qu’il n’y a pas d’autres instances pour se faire entendre. Par exemple, chaque région avait son forum jeunesse il n’y a pas si longtemps. Certaines régions en ont toujours, d’autres ont une table jeunesse. Ce sont des endroits où les jeunes peuvent se concerter, amener leurs idées, faire des pressions auprès des élus, etc. Les associations étudiantes dans les cégeps et les universités sont aussi de bons leviers pour promouvoir ses idées. 

Q Les candidats et les élus sont-ils aussi présents qu’avant dans les campus?

R Disons que c’est particulier à l’École de politique appliquée parce qu’on en voit plusieurs, et pas seulement en campagne électorale. Nous en invitons souvent pour qu’ils viennent nous expliquer comment cheminent les projets de loi, par exemple, ou nous dire comment les choses se passent dans les bureaux de comtés. 

Q Et les étudiants sont nombreux à participer?

R Oui, mais c’est certain que l’intérêt est moins répandu qu’en certaines époques. Mais il y a encore un bon bassin d’étudiants très politisés, très partisans, très impliqués, mais c’est surtout parmi ceux qui gravitent autour de notre département. Ils sont déjà nombreux qui travaillent pour des députés, qui font partie des ailes jeunesse.

Q On a quand même l’impression que les élus sont généralement plus âgés qu’il y a 40 ou 50 ans. Est-ce bien le cas?

R On le voit : l’âge moyen aujourd’hui à l’Assemblée nationale est de 51 ans et 11 mois. Il était à 42,2 ans en 1976, selon un article de Radio-Canada. Mais c’était le plus bas de l’histoire, lors du premier gouvernement du Parti québécois. En 2012, il était à 53,7 ans. Il y a eu une hausse constante de 1976 à 2012, mais on a atteint une certaine stagnation depuis. Ça a même baissé un peu depuis. 

Q De quoi se prive-t-on comme société quand on laisse moins de place aux jeunes pour nous représenter?

R En principe, comme je l’ai dit, les élus sont censés parler au nom de l’ensemble des citoyens. Mais nous savons très que, selon nos expériences, chacun a une vision différente de la réalité, des attentes de la population. Les plus vieux ont souvent une vision biaisée de la réalité des jeunes d’aujourd’hui. Bien sûr qu’ils ont été jeunes, mais la jeunesse a changé. Ils ne sont pas nécessairement au fait des réalités des difficultés que les jeunes vivent aux études, au travail, des enjeux de la précarité, du salaire minimum, etc. Si on parle des places en CPE ou en garderie, ceux qui le vivent quotidiennement sont dans la vingtaine ou la trentaine. 

Les jeunes élus auront une proximité avec les problèmes et ça fait en sorte qu’ils s’y intéresseront davantage. Ils ont des informations sur le terrain. Ils seront plus portés à soumettre ces enjeux-là auprès des autres élus pour les porter à l’agenda politique. Ça donne une sensibilité plus variée. Plus nous avons des élus issus de toutes sortes de réalités, avec différents vécus, plus nous aurons un bassin d’élus bien au fait des enjeux qui touchent un plus grand éventail de la population. 

Q Peut-on tracer un parallèle entre les jeunes et les autres groupes sociaux, comme les femmes, les minorités visibles, dans leur difficulté à être représentés adéquatement?

R Certains défis de tous ces groupes se ressemblent. Un de ces défis est l’enjeu du recrutement. Il était question dernièrement dans La Tribune de l’absence de relève pour les postes électifs dans les municipalités. On y racontait que, quand un maire s’apprête à quitter son poste, il s’en remet généralement à son réseau pour assurer la relève. On le voit, c’est difficile de convaincre les gens d’embarquer. Une partie importante du renouvellement dans les conseils municipaux passe par ce type de recrutement : on puise dans son milieu. Résultat : quand le groupe d’élus est déjà composé d’une certaine façon, on va tout naturellement vers des gens qui nous ressemblent. C’est pour ça qu’il est si difficile de trouver des volontaires à l’extérieur du réseau établi. Ça devient un défi de convaincre une femme, un jeune ou une personne issue des communautés culturelles de se joindre à un groupe d’hommes blancs âgés de 60 ans ou plus. 

L’autre défi, c’est que les plus jeunes, les femmes et les personnes issues de minorités sont plus difficiles à convaincre. Surtout s’ils ont de jeunes enfants, s’ils sont au début de leur carrière, etc. 

Q Y a-t-il des pays où on a relevé ce défi de favoriser la participation électorale?

R Il y a ceux où le vote est obligatoire, bien sûr. Mais partout ailleurs, les jeunes votent moins que la moyenne. C’est la même chose partout. Il y a des pays, comme l’Autriche, où le vote est accordé à partir de 16 ans, mais aucune étude n’a encore démontré que cette mesure favorise le vote des jeunes. Mais très peu de pays ont abaissé le droit de vote à 16 ans. C’est difficile de tirer des conclusions claires.