Le redéploiement d’une salle de formation en couture a été tout un défi pour Pascal Beaudoin, puisque le Centre 24-Juin s’était départi de tout l’équipement nécessaire.

Regain du textile en région : le Centre 24-Juin s'adapte

Coudre pour gagner sa vie, c’est ce que propose le Comité sectoriel de main-d’œuvre de l’industrie textile du Québec (CSMO) en partenariat avec le Centre de formation professionnelle 24-Juin depuis cet automne avec une formation d’opératrices de machines à coudre industrielles. Si l’impression est répandue que ce type d’emploi a disparu, le centre assure que la demande est bien réelle en Estrie.

Cette formation s’inscrit dans le contexte de pénurie de main-d’œuvre qui frappe la région.

« Juste dans l’embauche des enseignantes, c’était difficile parce que la majorité d’entres elles étaient à la retraite, lance Pascal Beaudoin, conseiller pédagogique chez Accès compétences. Les entreprises nous disent que si on pouvait leur donner 10 employés dès maintenant, elles les prendraient. Les perspectives à long terme sont bonnes. »

Le CSMO s’est associé à cinq entreprises de la région, soit Arkel, Sher Auvents, Soft Tex Pillows, Canevabec et Vêtements Cookshire, pour mettre sur pied le programme qui s’étend sur 12 semaines et comprend 420 heures de formation. Les deux premières semaines sont théoriques suivies de six semaines d’alternance travail-étude puis d’un stage complet d’intégration.

Digne d’une télé-réalité

La première cohorte comprend 10 personnes, dont huit issues de l’immigration, une réalité qui n’a pas été sans causer de problèmes.

« Ç’a été une aventure digne d’une télé-réalité, explique Pascal Beaudoin. J’avais beaucoup de candidates, mais j’ai été obligé de faire passer un test de français. Il y a des Syriennes qui étaient au pays depuis 10 jours qui m’ont approché et elles me parlaient avec Google translate.

« On a dû adapter un peu la formation, moins d’écrits, plus de pratique, poursuit-il. Un des très gros enjeux a été de trouver des gens avec des véhicules. La formation a même failli ne pas démarrer. Ça prend des gens qui peuvent se déplacer et les nouveaux arrivants sont rarement véhiculés. On a été obligé de solliciter deux ou trois entreprises pour voir si elles ne pouvaient pas nous aider. »

Le Centre Saint-Michel est également impliqué dans le projet en fournissant une intervenante sociale.

« Nos étudiants ont des mœurs différentes et l’intervenante fait un suivi au niveau de la gestion de l’angoisse et pour les aider à s’intégrer à l’entreprise, explique M. Beaudoin. On parlait de rétention et d’avenir, les étudiants seront accompagnés, même après qu’on se soit retiré du projet. »

Une passion

Les étudiantes rencontrées par La Tribune parlent d’une passion pour la couture. « Je suis très emballée, je ne pensais jamais qu’on apprendrait autant, souligne Johanne Brochu, qui était à la semi-retraite avant de s’inscrire dans le programme. J’adore la couture, c’est une passion qui est venue sur le tard. Les enseignants et les travailleurs sociaux qui nous aident, nous supportent, nous encouragent si on a des soucis, je n’ai jamais vu ça de ma vie. Je n’ai jamais été aussi bien entourée. »

« C’est une passion, j’ai grandi avec une machine, mentionne une étudiante d’origine algérienne qui ne voulait pas dévoiler publiquement son identité. Je n’ai pas trouvé d’emploi à Sherbrooke depuis mon arrivée dans la région il y a six mois. Avant j’étais à Montréal. J’ai envoyé mon CV un peu partout dans les entreprises agroalimentaires, résume celle qui possède une maîtrise, mais j’ai décidé de tenter ma chance ici pour sortir un peu de la maison. Même si je connaissais beaucoup de choses à la couture, j’ai ai appris beaucoup d’autres. Je compte travailler dans le domaine. »

Le CSMO et le Centre 24-Juin ont pour objectif à court terme de former une cohorte par année. Le centre n’exclut pas la possibilité d’en faire deux par année d’ici quelque temps si les résultats sont bons. L’établissement vient aussi d’obtenir le financement pour mettre sur pied une formation d’opérateur d’équipement de production textile.

Des conditions de travail améliorées

Le métier de couturière en usine a mauvaise réputation. La plupart des gens s’imaginent de maigres salaires et de longues heures assis devant une machine. Les intervenants contactés par La Tribune estiment toutefois que ces préjugés n’ont plus raison d’être.

« Il n’y a pas une entreprise qui ne comprend pas l’enjeu. Si elles n’ont pas des salaires décents, elles ne garderont pas leurs employés, souligne M. Beaudoin. Je pense aussi qu’elles ont compris qui si elles ne s’impliquent pas, elles n’auront pas de main-d’œuvre. Nos étudiantes sont presque toutes mères et les deux d’origine québécoise qui sont inscrites frôlent la soixantaine. Je crois que les entreprises sont flexibles. »

Paul McKenzie, président de Arkel, entreprise qui fabrique principalement des sacs de vélo, parle même d’une certaine renaissance du métier de couturière.

« C’est un métier qui a largement disparu et la relève est rare, admet-il. Je ne sais pas si on peut parler d’un rapatriement de la production, mais il y a assurément une certaine renaissance. Il y a plusieurs facteurs qui jouent comme le contrôle de la qualité, le mouvement des devises et le respect des échéanciers. Les tarifs douaniers nous font peur un peu. On a renégocié l’ALÉNA et ce qui est fait outre-mer est vulnérable à ça. Dans une entreprise comme la nôtre, c’est essentiel d’avoir une base de manufacture sur place. »

Envoyer une partie de la production à l’étranger demande énormément de moyens et ce n’est pas toutes les entreprises qui peuvent se le permettre, selon Marc-Olivier Kenmo, chargé de projet au Comité sectoriel de main-d’œuvre de l’industrie textile du Québec.

« Dans le textile en ce moment il y a beaucoup de PME, confirme-t-il. Seulement 17 % des 450 entreprises du textile au Québec comptent plus de 50 employés ».

Plus que le salaire minimum

Question salaire, les trois entreprises avec lesquelles La Tribune s’est entretenu, Arkel, Soft Tex Pillows et Vêtements Cookshire étaient au-dessus du salaire minimum. Dans les trois cas, les couturières n’étaient pas payées à la pièce, mais bien selon un taux horaire.

« Le métier a une très mauvaise réputation, mais l’offre et la demande s’appliquent, assure M. McKenzie. C’est un métier qui est appelé à augmenter au niveau des salaires. Les employeurs doivent le revaloriser et ça passe par de meilleurs salaires, conditions de travail et sécurité au travail. »

Le taux horaire moyen des entreprises impliqué dans le programme de formation du 24-Juin est de 14 $, selon M. Kenmo. L’organisme bonifie même le taux horaire jusqu’à 15 $ pour valoriser le métier.

Paul McKenzie rejette également l’hypothèse selon laquelle les entreprises utilisent la main-d’œuvre immigrante qui se cherche un emploi pour avoir une main-d’œuvre à rabais.

« Immigration ou non, ces gens tombent dans l’échelle de salaire de la couture qui augmente. Chez nous, ça a augmenté et je pense que l’industrie doit le réaliser pour garder son personnel. Je ne pense pas qu’il y ait de lien à faire entre immigrants et bas salaires, du moins pas chez-nous. Plusieurs immigrantes ont de très bonnes capacités en couture.

Les employeurs assurent également proposer de bonnes conditions de travail à leurs employées.

« Nous avons des conditions très libérales, estime M. McKenzie. C’est le contraire d’une chaîne de production. Nos couturières sont appelées à faire plusieurs opérations différentes. On insiste sur la qualité et non la vitesse. »

Chez Soft Tex Pillows, on explique également que les employées ne font pas de la couture durant huit heures consécutives et qu’il y a une rotation avec l’emballage et l’encartage.