Dre Sylvie Godbout est psychiatre à l’Hôtel-Dieu depuis 35 ans.
Dre Sylvie Godbout est psychiatre à l’Hôtel-Dieu depuis 35 ans.

Recevoir des briques sur la tête jour après jour

Chaque fois qu’elle met le pied à l’Hôtel-Dieu, la Dre Sylvie Godbout s’attend à ce qu’une brique lui tombe sur la tête. Et c’est effectivement ce qui lui arrive beaucoup trop souvent, au sens figuré bien sûr. Dre Godbout est psychiatre depuis plus de 35 ans. Les briques ne lui sont pas jetées par ses patients... Elles viennent de l’administration de l’hôpital, indique-t-elle.

Dre Godbout a contacté La Tribune en réaction à deux dossiers parus dans le quotidien au cours des dernières semaines, le premier étant Infirmier suspendu en psychiatrie : une sanction en guise d’exemple?

Rappelons qu’un infirmier de la psychiatrie a été suspendu sans solde quelques jours avant Noël pour avoir lancé un virulent coup de cœur sur Facebook après avoir vécu une journée difficile en psychiatrie. Une autre infirmière avait été suspendue peu avant pour quatre semaines sans solde. Dre Godbout affirme que ces affirmations étaient pourtant exactes même si les propos auraient pu être formulés autrement...

« Mais trois semaines de suspension sans solde! La sanction était déraisonnable. Nous sommes maintenant dans un système où on ne sait plus où sont les balises », ajoute-t-elle.

« C’est avec tout ça que naît l’omerta », ajoute-t-elle.

« Le problème depuis la création du CIUSSS en 2015, c’est qu’on a remis un pouvoir discrétionnaire très large à un très petit nombre de personnes », analyse la Dre Godbout.

Le second dossier qui l’a touchée s’intitulait Stress et détresse chez les médecins, dossier dans lequel des médecins exprimaient leur détresse et leurs propres limites face à l’imposante charge de travail qu’on leur impose.

« Je travaille pour le Programme d’aide aux médecins du Québec depuis 30 ans et des situations épouvantables, j’en vois plein », se désole la psychiatre.

Une situation qui n’est pas facilitée par le manque de collaboration et de soutien de l’administration.

La médecin spécialiste raconte une fois où elle s’est présentée à l’urgence psychiatrique pour aller rencontrer un de ses patients qui venait d’y être admis. Or son patient a exprimé qu’il ne voulait pas la voir, une chose qui arrive et que Dre Godbout aurait accepté sans problème. Mais au lieu de lui expliquer calmement la situation, une des personnes responsables du patient à l’urgence s’est mise à crier qu’elle n’était pas la bienvenue à l’urgence.

« J’ai juste bien voulu faire mon travail, aller voir mon patient à l’urgence comme je le fais pour tous mes patients, et je me fais crier après. On en sort un peu abasourdie, avec le sentiment, encore une fois, de ne pas avoir fait les choses comme il faut. C’est peinant, c’est déroutant », affirme-t-elle.

« Je suis une femme sûre de moi, j’ai beaucoup d’expérience et j’ai la grande chance d’adorer ce que je fais et de me lever de bonne humeur tous les matins à l’idée d’aller travailler. Je vous assure qu’une personne qui n’aime pas son travail, ou pas autant, ne pourrait pas endurer tout ce qu’on vit à l’hôpital », indique Dre Godbout.

Le pire, mentionne-t-elle, c’est que « plus personne dans l’organisation n’est écouté par la haute direction ».

« Depuis quelques années, on dirait que la tête est coupée du corps », clame-t-elle.

« Les discussions ne sont plus possibles entre les gens qui travaillent et la direction. Les décisions, ça se prend maintenant entre grandes personnes », clame-t-elle.

Des exemples, la psychiatre en a beaucoup à raconter.

« Je remonte à mes premières années, quand je travaillais à l’Hôpital Saint-Vincent. Quand on avait un problème, on pouvait aller voir notre chef de département ou le directeur des services professionnels et ils nous écoutaient, et ils écoutaient aussi les solutions qu’on leur proposait. Ça, c’est terminé. Inutile de les appeler. Eux vont nous appeler s’ils ont besoin de nous. C’est le monde à l’envers de ce qu’il devrait être », clame-t-elle.

Bien sûr qu’elle s’inquiète pour les médecins. « Ceux qui s’en sortent le mieux sont ceux qui jouent le jeu, qui ne contestent pas le système, qui font ce qu’on leur demande », ajoute-t-elle en précisant que c’est difficile de s’en tenir à ça quand rien ne va plus autour de soi et dans le milieu dans lequel on travaille.

« Dans mon cas, j’ai l’impression que quoi que je dise, j’ai tort. C’est très inquiétant », ajoute la psychiatre.