Demain, Ensaf Haider scandera «Libérez Raif! Libérez Raif! Libérez Raif! » une 250e fois avec sa « famille » sherbrookoise, comme elle appelle ce groupe qui se réunit tous les vendredis à midi trente depuis cinq ans devant l’hôtel de ville.

Raif, Ensaf, La Tribune et moi

BILLET / Je connais Ensaf Haidar depuis le 23 juin 2014.

Ce jour-là, la jeune femme menue recueillait des signatures aux côtés des gens d’Amnistie internationale afin d’obtenir la libération de son mari, Raif Badawi, emprisonné depuis deux ans en Arabie saoudite pour apostasie. Je suis allé signer en lui adressant quelques mots d’encouragement. Elle a souri gentiment. Et c’est tout.

Timide et s’exprimant péniblement en français, la Saoudienne débarquée à Sherbrooke avec ses trois enfants moins d’un an plus tôt paraissait frêle et démunie. Disons que la tâche s’annonçait colossale, puisque le régime de mollah en Arabie saoudite était et demeure un des plus répressifs au monde face aux esprits libres en général et aux femmes en particulier. 

Disons les choses franchement : il n’y a pas plus d’avenir pour une personne athée, éprise de liberté, juive, homosexuelle ou simplement curieuse dans l’Arabie saoudite d’aujourd’hui que dans l’Allemagne nazie des années 1930. Ceci est encore plus vrai pour les femmes, réduites à un statut de mineures soumises au tutorat de leur père, leurs frères et leur mari. C’est à cet apartheid de genre que s’est attaqué Raif à partir de 2008, ce qui lui a valu une peine de 10 ans d’emprisonnement, en 2012, assortie de 1000 coups de fouet et d’une amende impossible à payer.

Mais voilà, si Ensaf semble fragile, elle est surtout déterminée. « Je veux simplement qu’il sorte », confiait-elle en juin 2014 à ma collègue Isabelle Pion. Demain, elle scandera « Libérez Raif! Libérez Raif! Libérez Raif! » une 250e fois avec sa « famille » sherbrookoise, comme elle appelle ce groupe qui se réunit tous les vendredis à midi trente depuis cinq ans devant l’hôtel de ville. 

Je disais que je connais Ensaf Haidar depuis que son histoire a été révélée dans nos pages. Ce n’est pas tout à fait vrai, même si j’ai pris part à quelque 200 des 249 vigiles tenues à ce jour pour Raif. Elle était là la plupart du temps quand elle n’était pas en pèlerinage à travers le monde pour recevoir des prix, prononcer des conférences ou tenter de convaincre les chefs d’État et les gens d’influence de faire pression sur l’Arabie saoudite. 

J’ai quand même pu apprécier de loin cette force tranquille qui n’a jamais cédé au découragement ni inspiré la moindre pitié. La femme qui se tenait debout devant ses frères et sœurs de solidarité n’allait s’asseoir que le jour où elle pourrait le faire avec son mari. 

Demain, Ensaf Haider scandera «Libérez Raif! Libérez Raif! Libérez Raif! » une 250e fois avec sa « famille » sherbrookoise, comme elle appelle ce groupe qui se réunit tous les vendredis à midi trente depuis cinq ans devant l’hôtel de ville.

Presque tous les journalistes de La Tribune et des autres médias de Sherbrooke ont parlé d’Ensaf. Mais moi, c’est la première fois aujourd’hui. Pour tout dire, nous n’avons eu que quelques conversations au pied des marches de l’hôtel de ville. Le reste du temps, je m’en tenais à quelques baisers à la volée que je lui envoyais après les trois « Libérez Raif » hebdomadaires, question qu’elle sente mon appui sincère. 

Je l’ai rencontrée chez elle une première fois cette semaine pour ce billet. Elle m’a offert le thé sans insister pour le sucrer selon les traditions moyen-orientales. Elle m’a raconté son arrivée à Sherbrooke le soir de l’Halloween de 2013; la fois où elle s’est perdue avec ses enfants dans les rues de la ville, incapable de retrouver sa maison ni de communiquer avec les gens pour y arriver; les premiers enseignants de ses enfants à l’école Larocque, qui ont joué un rôle crucial à leur intégration et qui continuent de les accompagner; ses débuts en classe de francisation au Cégep de Sherbrooke, où elle a aussi noué des amitiés durables... bref, son histoire ressemble à celle de centaines de familles immigrantes qui tentent de reconstruire leur vie ici. 

« La première année a été très difficile », admet-elle aujourd’hui. Pour l’avoir observée à cette époque, je peux témoigner que la femme farouche et désemparée qui s’exprimait difficilement en français semblait avoir peu de chances de soulever une vague de solidarité à l’échelle mondiale pour la libération de son mari. 

C’était sans compter sur sa détermination. 

Cette détermination a fait d’elle la femme fière et émancipée qui ira remettre le prix Raif-Badawi en Allemagne la semaine prochaine à une journaliste courageuse, et qui recevra le statut de membre honoraire de l’Université Cambridge, en Angleterre, au cours du même voyage. Armée de cette même détermination, Ensaf Haider a jeté l’ancre à Sherbrooke, s’y est fait de bons amis, aide ses enfants à grandir dans leur ville d’adoption, participe à la vie démocratique et n’hésite pas à s’impliquer dans les débats politiques.

Elle s’est même permis de bouder La Tribune, qui l’avait pourtant bien accompagnée dans ses démarches, à la suite d’une série d’articles de La Presse, repris par notre journal, où on lui reprochait de mauvaises fréquentations avec des personnes considérées comme islamophobes. Cette fois, elle a sorti les griffes pour s’en prendre au chroniqueur Patrick Lagacé et a appelé au boycott de La Presse.

Elle ne regrette rien de ce qu’elle a dit ou écrit, encore moins ses amitiés jugées suspectes. Seulement elle a choisi de tourner la page sur cet épisode houleux et a pris les devants afin de reconstruire des ponts avec La Tribune. Parce qu’en réalité, votre journal n’a jamais cessé de soutenir le combat d’Ensaf, comme en témoignent les 412 articles publiés au sujet de Raif Badawi, dont 210 évoquaient la Sherbrookoise. 

Demain, mes amis Richard-Gilles et Yves, tambourineurs de la première heure aux vigiles pour Raif, présenteront une revue de presse des articles de La Tribune publiés depuis les tout premiers pas de cette mobilisation qui, à défaut d’avoir ramené Raif parmi les siens, aura permis à sa famille de se sentir appuyée. 

Ensaf Haidar y sera aussi. Elle l’a dit et redit : Sherbrooke est sa seconde famille. Et c’est comme ça que ça se passe en famille : on vit ensemble, on se supporte devant les épreuves, on se chicane à l’occasion, on en vient même à se bouder. Mais on reste toujours frères et sœurs.