Les mots du prisonnier d'opinion Raif Badawi ont résonné à travers la voix de son épouse Ensaf Haidar, jeudi, à l'Université de Sherbrooke, alors que l'institution lui remettait un doctorat honorifique.  On la voit ici aux côtés du recteur de l'UdeS, Pierre Cossette.

Raif Badawi à travers la voix de son épouse: «Merci de ne pas avoir oublié»

Les mots du prisonnier d'opinion Raif Badawi ont résonné à travers la voix de son épouse Ensaf Haidar, jeudi, à l'Université de Sherbrooke, alors que l'institution lui remettait un doctorat honorifique.
Raif Badawi
Ensaf Haidar a ému tout le monde en reprenant le message de son mari. « Votre formidable position m'a permis de comprendre que le monde extérieur ne m'a pas oublié ni oublié ma cause. Elle m'a aussi permis de voir que nous nous tenons solidaires dans notre humanité, solidaires dans notre combat pour la liberté d'expression et d'opinion. Solidaires aussi dans notre conscience que les droits de l'homme sont les droits de chaque humain, abstraction faite de sa religion ou de sa culture. Merci pour cet honneur. Merci de ne pas avoir oublié. Ce sont les paroles de Raif, je vous les transmets en vous remerciant », a indiqué Ensaf Haidar, dont l'allocution a ému aux larmes plusieurs personnes dans la salle.
Dans les prochains jours, le blogueur saoudien en sera à sa cinquième année de prison.
Raif Badawi a été emprisonné en juin 2012. Il a été accusé d'insulte à l'islam par l'Arabie saoudite, pour des propos qu'il a tenus sur son blogue, notamment en prônant une plus grande ouverture du régime saoudien.
Il a été condamné à 10 ans de prison, près de 300 000 $ d'amendes et 1000 coups de fouet. Il a reçu 50 coups de fouet en 2015; l'administration de la peine n'a pas repris depuis.
« On attend toujours les 950 autres », a déploré Mireille Elchacar, responsable de l'Estrie pour Amnistie internationale. Son épouse et ses trois enfants sont réfugiés à Sherbrooke.
En remettant ce doctorat honorifique, l'UdeS a voulu rendre hommage « à un homme de coeur qui paie très chèrement le prix de son engagement pour les droits de la personne, l'avancement et le respect des femmes et des minorités, la tolérance religieuse, l'ouverture aux autres et l'esprit critique (...) Ces valeurs impliquent l'ouverture, le dialogue, et nécessairement, la liberté d'expression », a souligné le recteur de l'UdeS, Pierre Cossette, lors de la cérémonie qui a eu lieu au Centre culturel.
En choisissant le prisonnier d'opinion pour cette distinction, l'institution ne consacre « ni un chercheur illustre ni un savant reconnu (...) », mais plutôt un jeune homme qui vit seul, « isolé, condamné, emprisonné, menacé des pires tortures ».
« Notre université veut honorer un homme qui souffre au nom de ses convictions (...) Nous voulons l'honorer parce que Raif, étranger à notre pays, à notre langue et à notre culture, nous transmet pourtant le message le plus universel qui soit : les droits de l'homme représentent la quintessence des valeurs par lesquelles nous affirmons ensemble que nous appartenons tous à la même communauté humaine », a soutenu Hervé Cassan, professeur à la faculté de droit qui a prononcé l'éloge de Raif Badawi.
Ensaf Haidar a reçu pour son mari Raif Badawi un doctorat honorifique que lui a décerné l'Université de Sherbrooke, jeudi. Un honneur qu'elle peut partager avec lui, a-t-on souligné. On la voit ici aux côtés du recteur de l'UdeS, Pierre Cossette, et du doyen de la faculté de droit, Sébastien Lebel-Grenier.
Levons-nous pour Raif Badawi, plaide Djemila Benhabib
La militante et écrivaine Djemila Benhabib a invité tout le Québec à se mobiliser pour le blogueur saoudien Raif Badawi, jeudi, en marge d'une table ronde à l'UdeS.
« Il faut aussi sortir de Sherbrooke, il faut essayer de conquérir le Québec en entier, de faire lever le Québec, le Canada, si on veut vraiment le recevoir chez nous dans notre pays. J'habite à Trois-Rivières. Je m'engage à organiser à Trois-Rivières un événement pour recevoir Ensaf Haidar et les enfants, et pour vous recevoir. Je m'engage aussi à organiser d'autres événements à travers le Québec », a-t-elle plaidé lors de l'activité intitulée « Mobilisation politique et citoyenne : comment défendre Raif Badawi ».
Les deux femmes se sont entre autres croisées en Europe à travers des groupes qui militent pour les droits, souligne Mme Benhabib. « On est dans le même milieu, on est dans le même bateau », lance-t-elle.
Silence radio
La semaine dernière, Amnistie internationale a diffusé une vidéo où les enfants de Raif Badawi, Najwa, Myriyam et Doudi ont lancé un cri du coeur au premier ministre canadien Justin Trudeau, lui demandant de faire pression sur le roi d'Arabie saoudite afin qu'il libère leur père.
Ensaf Haidar et Amnistie internationale affirment n'avoir reçu aucun écho du premier ministre ou du gouvernement fédéral.
Avec ce cinquième anniversaire, l'organisation veut marquer un grand coup, a souligné Mireille Elchacar, responsable de l'Estrie pour Amnistie internationale, et participante à la table ronde.
Une vigile spéciale aura lieu le jeudi 15 juin, devant l'hôtel de ville de Sherbrooke à 19 h, afin de souligner le cinquième anniversaire de l'emprisonnement du blogueur saoudien.
Une 128e vigile est prévue sur l'heure du midi devant l'hôtel de ville ce vendredi.
« On veut emmener Justin Trudeau à agir personnellement. La libération de Raif Badawi faisait partie de ses promesses électorales. Malheureusement, lorsque nous l'avons rencontré (en janvier), il ne s'est engagé à rien de nouveau. On veut avoir le plus de noms possible pour aller lui porter la pétition en personne », a fait valoir Mme Elchacar. Jusqu'ici, plus de 11 000 noms ont été recueillis. Il est temps de hausser le ton, lance la militante, en se disant déçue de l'attitude du gouvernement Trudeau dans ce dossier.
Comment maintenir l'intérêt envers le prisonnier d'opinion? Il faut créer les événements afin que le sujet se retrouve dans l'actualité politique, a fait valoir Marie-Ève Carignan, professeure à la faculté des lettres et sciences humaines de l'UdeS. Mme Carignan était l'un des membres du panel, aux côtés de Mme Elchacar, et des professeurs Hervé Cassan et Daniel Proulx.
« La mobilisation politique sera d'autant plus puissante que la mobilisation citoyenne sera puissante. On a vraiment besoin de la mobilisation des populations pour que les politiques et les diplomates puissent faire leur travail », a indiqué M. Cassan, professeur à la faculté de droit.
Raif Badawi « remet en question la société saoudienne elle-même en invoquant la liberté. La liberté elle-même n'est pas une valeur fondamentale dans cette société. C'est un point de vue extrêmement choquant du point de vue l'État saoudien », a remis en contexte le professeur Daniel Proulx.