Noël sera particulièrement gai chez les Bibeau d’East Angus cette année. Ginette, Yvon (gauche) et Miguel (droite) avaient fait leurs adieux à Gilles (centre) puisque les médecins avaient prédit sa mort le mois dernier. Par un hasard inouï, l’hospitalisation de M. Bibeau a concordé avec l’arrivée d’un cardiologue qui possédait l’expertise pour le sauver.

Quand « les astres s’alignent »

Gilles Bibeau allait mourir. C’est ce que les médecins du CIUSSS de l’Estrie - CHUS avaient annoncé aux inconsolables proches de l’homme de 76 ans, alors que celui-ci était passé d’une virée en forêt à un coma artificiel en l’espace d’une journée. Mais les astres en ont décidé autrement.

M. Bibeau était à son camp de chasse de Weedon avec son fils Miguel lorsque, le 8 novembre dernier, il a ressenti un malaise. « Je pensais que je faisais une simple indigestion. Après une couple d’heures, j’ai réalisé que ce n’était pas ça », raconte celui qui ignorait alors que son cœur était la source du problème; la valve mitrale qu’il s’était fait installer en 2002 venait de déchirer. 

Après un moment, les deux hommes se sont finalement rendus à l’Hôpital Fleurimont, où l’Angussien a été rapidement pris en charge et intubé. 

Ses reins et son foie amorçaient une dangereuse descente et son cœur continuait de fuir, mais on a rapidement conclu qu’une opération à cœur ouvert, la seule solution envisageable à ce moment, ne pourrait pas lui sauver la vie. « Il ne pouvait pas en supporter une quatrième, explique Miguel. On avait dû l’ouvrir une autre fois en 2016 pour sa valve aortique, et un mois plus tard, il avait dû subir une troisième opération à cause de complications ». 

C’était un bouleversement pour la famille de l’homme, qui était reconnu pour mener une vie active, comme l’insiste son autre fils Yvon. 

« On lui a tous fait nos adieux, se souvient sa femme Ginette. On passait des douze heures à l’hôpital. Ils sont neuf dans sa famille. Tout le monde est passé le voir l’un après l’autre en pleurant et en disant “ non, ça ne se peut pas ”. » 

Par un hasard qu’elle peine encore à s’expliquer, la famille a cependant croisé le chemin du Dr Étienne Couture le lundi matin suivant, soit trois jours après l’entrée de M. Bibeau à l’hôpital. « Je venais d’entrer en poste à Sherbrooke, partage le cardiologue qui se spécialise en intervention structurelle. C’était mon tout premier jour aux commandes de l’unité de soins coronariens, et le tout premier patient de ma carrière au CHUS. Tous les astres étaient alignés. » 

En étudiant le cas de M. Bibeau, le Dr Couture s’est aperçu que son patient se qualifiait parfaitement pour une rare procédure qu’il avait passé les deux dernières années à maîtriser à Ottawa puis à Paris. « On l’appelle le valve-in-valve. C’est pratiqué surtout en Europe et à l’occasion dans certains grands centres canadiens. On endort le patient sous anesthésie générale, et on passe un cathéter gros comme un petit doigt dans l’aine droite et on se rend par la veine fémorale jusqu’au cœur. On fait un petit trou entre le cœur droit et le cœur gauche pour rejoindre la valve mitrale et on vient mettre une autre valve à l’intérieur de celle-ci », explique celui qui avait réalisé cette procédure peu invasive trois fois déjà. 

Quelques heures plus tard, après avoir reçu l’approbation de l’établissement et mis en place les mesures nécessaires à l’opération qui se tiendrait le mercredi suivant, le Dr Couture a annoncé à la famille le miracle qu’elle n’espérait plus. « Je ne voulais pas leur faire de fausses attentes. Je leur ai expliqué qu’il y avait quand même un risque que la procédure ne se passe pas bien. Ses organes étaient déjà faibles. Malgré ça, ils étaient partants et la procédure s’est parfaitement déroulée », note le Dr Couture, qui insiste sur le travail réalisé par l’ensemble de l’équipe dans la salle d’opération. 

Succès

Gilles Bibeau a été extubé le lendemain de la procédure, son état s’étant largement amélioré. Une semaine après, il quittait déjà l’hôpital pour regagner sa demeure, presque sans séquelles.  

« Il m’a sauvé la vie », s’étonne encore M. Bibeau, qui n’a aucun souvenir des événements, du malaise jusqu’à son réveil après la procédure. 

« Ça a été beaucoup d’émotions en quelques jours », témoigne Yvon. « Il y a tellement de choses qui nous sont passées par la tête. On est passés de plus d’espoir à ça », s’émeut Ginette, qui tient à remercier l’équipe du 9e étage de l’hôpital pour son soutien « extraordinaire » à travers cette tempête. 

Le 4 décembre dernier, M. Bibeau revoyait le Dr Couture pour un suivi, dont le bilan s’est avéré positif. Les deux hommes se sont pris dans leurs bras comme de vieux amis, emplis d’émotion, racontent-ils. 

« Je lui ai remis une carte, partage Gilles, les yeux humides. Je lui ai écrit qu’on allait passer un beau Noël. »

« J’ai l’impression de faire partie de la famille, remarque à son tour le Dr Couture. Il m’ont invité à une fête de famille, c’est certain que j’irai. Ce qui est encore plus beau, c’est que lorsque M. Bibeau était à l’hôpital, il ne passait pas un jour sans que je rencontre quelqu’un qui le connaisse. On traite tout le monde de la même façon, mais ça m’a montré à quel point ça n’a pas juste changé la vie d’une personne. » 

Regagnant tranquillement sa forme et heureux de pouvoir chérir les petits plaisirs de la vie à nouveau, M. Bibeau exprime avoir déjà hâte de retourner jouer aux quilles et de se replonger pleinement dans la nature, ses activités favorites.

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Le Dr Étienne Couture (centre) a mis son expertise à profit pour sauver la vie du premier patient qui lui a été confié après son entrée en poste à l’Hôpital Fleurimont. Combinant leurs spécialisations, le Dr Benoit Daneault (gauche) et le Dr Couture mettent actuellement sur pied un programme d’intervention valvulaire mitrale attendu pour 2020 au CHUS. « On veut vraiment travailler en équipe », indique le Dr Couture, qui a tenu à souligner la contribution de l’anesthésiste Stéphane Coutu (droite) dans l’intervention qui a sauvé Gilles Bibeau.

Le début d’une nouvelle expertise au CHUS

Si la famille Bibeau a exprimé le désir que la procédure derrière son « miracle » puisse sauver la vie d’autres Estriens, celle-ci se réjouira de savoir que le Dr Étienne Couture ainsi que le cardiologue d’intervention Benoit Daneault mettront bientôt leur expertise au profit d’un programme d’intervention valvulaire mitrale. Ils espèrent avoir mis celui-ci sur pied au CHUS pour 2020.

Le Dr Daneault, qui a également pris part à la procédure effectuée sur M. Bibeau et qui œuvre comme professeur agrégé à la FMSS, se spécialisait déjà dans ce type d’intervention, mais lorsqu’appliqué à la valve aortique (connu sous le nom de TAVI). 

« C’est un peu plus complexe avec la valve mitrale, puisqu’il faut traverser de l’autre côté du cœur », note le Dr Couture, qui ramène également à Sherbrooke, ville où il a réalisé ses études, une expertise de la thérapie MitraClip. 

« Avec la MitraClip, on accède de la même façon à la valve mitrale, c’est-à-dire avec des cathéters par l’aine droite, et on vient mettre une petite prothèse qui permet d’améliorer la fonction de la valve. On aimerait commencer à offrir cette thérapie-là, ça permettra d’améliorer la qualité de vie des patients souffrant d’insuffisance cardiaque et de réduire leur taux de mortalité », note le professeur adjoint à la FMSS, indiquant l’importance d’une collaboration multidisciplinaire dans le programme. 

La procédure valve-in-valve, qui a sauvé la vie de M. Bibeau, continuera aussi d’être offerte. « C’est une procédure à laquelle on devra recourir de 2 à 5 fois par année tout au plus. Il faut déjà que le patient ait eu une valve d’implantée auparavant », note le Dr Couture, qui précise que le taux de réussite de cette procédure se situe au-dessus de 95 %.