Le Dr Jean-François Éthier, professeur en informatique de la santé à l’Université de Sherbrooke, estime que le Québec a les moyens et les connaissances nécessaires pour faire un virage numérique en santé.
Le Dr Jean-François Éthier, professeur en informatique de la santé à l’Université de Sherbrooke, estime que le Québec a les moyens et les connaissances nécessaires pour faire un virage numérique en santé.

Pour en finir avec le télécopieur à l’hôpital

Marie-Christine Bouchard
Marie-Christine Bouchard
La Tribune
 Le télécopieur est encore roi et maître dans le système de santé québécois. Pour diminuer la manipulation de papier durant la pandémie, les pharmaciens ont demandé aux médecins de leur faire parvenir les prescriptions sans échange de papier. Car c’est par fax que se font les envois de prescriptions. Pas par courriel.

« Quand les gens sont hospitalisés, on faxe leur prescription à la pharmacie depuis longtemps, mais les patients ne se posaient pas trop la question. Les pharmaciens avaient la prescription et c’est ce qui comptait en bout de piste. La pandémie a permis de rendre ce genre de choses visibles, de mettre en lumière certaines failles du système de santé et d’ouvrir la conversation sur des choix qui ont été faits durant des années », explique le Dr Jean-François Éthier, médecin spécialiste en médecine interne au CIUSSS de l’Estrie-CHUS et professeur en informatique de la santé à l’Université de Sherbrooke.

Parmi les failles relevées : la désuétude de plusieurs des systèmes informatiques utilisés dans le système de santé. Le Canada et le Québec peuvent-ils encore effectuer un virage numérique en santé?

Avec de la volonté politique et des moyens, oui, absolument, renchérit celui qui est aussi codirecteur scientifique du Groupe de recherche interdisciplinaire en informatique de la santé (GRIIS). De plus, le Québec possède l’expertise nécessaire pour mener à bien le projet.

En mode solution

Et c’est même essentiel, ajoute-t-il. « Les équipes médicales doivent accéder efficacement et rapidement à des données de qualité dans le domaine de la santé. En transmettant rapidement les connaissances aux équipes de santé, on éviterait des décès, des complications, des hospitalisations et des dépenses inutiles. »

« Le grand succès de la période COVID, c’est qu’on a identifié des problématiques très concrètes et qu’on a trouvé rapidement des solutions très pragmatiques », indique le clinicien-chercheur.

Parmi ces succès : la téléconsultation (voir autre texte).

Mais ce n’est pas tout. Prenons un autre exemple. Au début de la crise de la COVID-19, un problème a été identifié rapidement dans le réseau de la santé : on devait trouver un moyen de procéder à de la réaffectation médicale, c’est-à-dire de déterminer quel médecin devait se rendre dans quel établissement de santé en fonction des besoins. Le mandat a été donné au GRIIS codirigé par le Dr Éthier.

« La première version de la plateforme élaborée par mon équipe a été disponible en huit jours. Elle est fonctionnelle et a été utilisée avec succès durant la crise », illustre le Dr Éthier pour démontrer que ce genre de projet très concret est possible quand on y met l’énergie et les ressources nécessaires.

Dans l’urgence, un outil informatique a aussi été créé pour soutenir les différentes équipes de la Santé publique qui se sont soudainement retrouvées débordées par des enquêtes épidémiologiques fort complexes qui s’étendaient chacune sur des dizaines de feuilles de papier.

Cet échange de dossier papier a notamment contribué à une éclosion à la Direction de la santé publique de l’Estrie et le fait que les enquêtes se fassent sur papier a grandement compliqué les possibilités pour les équipes de la Santé publique de faire du télétravail.

« Quand il y a une faille dans un système, il y a plein de gens de bonne volonté qui travaillent à boucher les trous. Par exemple en Santé publique, le problème était là, mais comme il y avait peu d’enquête avant la pandémie, le personnel s’arrangeait malgré tout pour que le système fonctionne. Avec la pandémie, le problème a fait surface de façon criante », indique-t-il. 

Bien sûr, la question de la confidentialité des données est importante. Mais là aussi, des solutions existent et sont disponibles pour rendre les échanges sécuritaires. « La plupart des gens font maintenant leurs transactions bancaires en ligne, transmettent leur déclaration d’impôts en ligne. S’ils sont à l’aise avec ça, ils ne devraient pas plus s’inquiéter d’avoir un échange avec leur médecin en ligne », indique-t-il.

Dans son équipe, « il y a des solutions technologiques. Mais ça va prendre un changement de culture », nuance le Dr Éthier.

Et ce que propose le GRIIS, c’est que l’on s’attaque à une problématique bien concrète à la fois. « On pourrait par exemple développer un meilleur outil pour aider les ambulanciers à amener leurs patients directement au bon centre hospitalier, ou comment mieux aider les patients diabétiques », cite-t-il en guise d’exemples.