«Les sondages sont de plus en plus nombreux et de plus en plus pointus [par circonscription] pendant les campagnes électorales, et on entend souvent dire qu’ils influencent le vote. Mais jusqu’à quel point est-ce vrai?» demande Gilles Labrecque, de Saint-Jean-Port-Joli.

Vérification faite: les sondages influencent-ils le vote?

L’AFFIRMATION: «Les sondages sont de plus en plus nombreux et de plus en plus pointus [par circonscription] pendant les campagnes électorales, et on entend souvent dire qu’ils influencent le vote. Mais jusqu’à quel point est-ce vrai? Y a-t-il des études là-dessus? Des gens sont-ils vraiment tentés de voter comme la majorité ou alors contre un candidat, et ainsi priver un tiers parti des votes nécessaires à sa survie?» demande Gilles Labrecque, de Saint-Jean-Port-Joli.

LES FAITS

Sans le contexte, la plupart des gens diraient que la citation suivante doit dater d’il y a à peine 10 ou 15 jours, alors que la campagne fédérale s’achevait : «Était-il bon ou néfaste que ces sondages aient été rendus publics? Ces chiffres peuvent-ils avoir influencé l’opinion publique? Et si tel est le cas, était-ce une mauvaise influence?»

En fait, il s’agit d’un extrait du livre Are Opinion Polls Useful? (Les sondages d’opinion sont-ils utiles?), qui fut publié en… 1946, lit-on sur le site de l’Association d’histoire américaine. Alors oui, il y a eu des études sur l’influence des sondages et, depuis le temps, il y en a même eu beaucoup.

Que disent-elles? Dans l’ensemble, on ne peut pas dire que leurs résultats montrent clairement une influence des sondages sur le vote populaire. Du moins, pas une grosse, et pas au sens où on l’entend habituellement, où des individus décident de changer leurs intentions de vote pour «suivre» la majorité — j’y reviens tout de suite. Certaines études ont trouvé des signes d’un effet des sondages, mais d’autres non.

Par exemple, une étude danoise récente a comparé les intentions de vote de trois groupes lors d’une campagne électorale. Un groupe s’est simplement fait demander pour qui ils comptaient voter : 18 % d’entre eux ont dit qu’ils comptaient appuyer le Parti social-démocrate (PSD). Un autre groupe a dû lire au préalable un (faux) article de nouvelle sur un sondage qui montrait prétendument le PSD en perte de vitesse : 16 % ont ensuite dit qu’ils allaient voter PSD. Et un troisième groupe a été exposé à un autre faux sondage qui indiquait, lui, que le PSD était en progression : 22 % de ces gens ont ensuite affirmé qu’ils appuieraient le PSD.

Cependant, les différences entre ces groupes n’étaient pas toutes «statistiquement significatives», ce qui signifie que les chances pour que ces écarts soient simplement dus au hasard sont trop fortes pour qu’on les considère tous comme «réels». Et ce, même si l’échantillon était assez grand (autour de 600 personnes par groupe), ce qui suggère fortement que l’effet des sondages, en présumant qu’il existe, serait plutôt faible.

D’autres travaux ont eux aussi conclu à un effet réel, mais assez faible (par exemple : stanford.io/34jyAdR), mais il y a aussi des études qui n’ont pas trouvé de signes montrant que les sondages ont vraiment un «effet de contagion» (les gens suivent la majorité) ou de «découragement» (des électeurs qui ne votent pas parce qu’un autre parti que le leur semble trop fort). Ainsi, des chercheurs des universités de Montréal, McGill et Waterloo ont publié l’année dernière des résultats portant précisément là-dessus dans la revue Options politiques. Il s’agissait de sondages «en deux temps» administrés avant et après les élections fédérales et provinciales de 2007 à 2015 au Québec. Et en demandant aux participants s’ils lisaient les sondages, ces chercheurs ont réalisé qu’en fait, les électeurs qui prêtent le plus attention aux sondages sont ceux qui sont les moins susceptibles de changer de parti au cours de la campagne. De plus, leur taux de participation est plus élevé que la moyenne (donc pas d’effet de découragement) et ils ne sont pas plus nombreux que les autres à voter pour le parti qui est en tête dans les sondages.

Ce sont là des comportements qui ne sont pas du tout cohérents avec l’idée que les sondages influencent vraiment le vote. Et ils ne surprennent plus la chercheuse Claire Durand, spécialiste des sondages de l’Université de Montréal et coauteure de cette étude : «Ça fait cinq élections qu’on fait cet exercice-là et qu’on voit la même chose à chaque fois», m’a-t-elle dit en entrevue.

Ces résultats montrent par ailleurs que les électeurs les plus susceptibles de changer leur fusil d’épaule pendant une campagne électorale sont ceux qui ont l’intention de voter pour des «petits» partis. Par exemple, aux provinciales de 2008, les partisans de Québec solidaire, d’Option nationale et du Parti vert ont été (proportionnellement) entre 3 et 17 fois plus nombreux à changer d’idée avant le scrutin que ceux du Parti québécois.

Évidemment, on peut voir là-dedans un signe que les sondages favorisent le «vote stratégique» (voter pour un choix autre que son favori afin de bloquer un autre parti), et il est entièrement possible que les sondages aient ce genre d’effet. Mais il s’agit là d’un «effet d’information», souligne Mme Durand, pas d’un effet d’influence (au sens de «contagion») à proprement parler, comme on l’entend si souvent.

«Tout indique, concluent Mme Durand et ses collègues dans Options politiques, que la décision prise par les électeurs dépend beaucoup plus des positions et messages véhiculés par les partis et leurs chefs, ou du simple attachement à un parti, que de l’information que fournissent les sondages sur la popularité des partis. Nous pensons qu’il y a une surestimation de l’effet des sondages dans la sphère et les débats publics, puisque les analyses montrent que les sondages n’ont pas une influence importante sur le choix électoral des citoyens. Ils sont plutôt une information parmi d’autres utilisée dans le processus de décision.»

LE VERDICT

Loin d’être clair. Certaines études suggèrent que les sondages provoquent bel et bien un effet d’entraînement à la faveur du meneur ou d’un parti en progression, mais d’autres travaux arrivent à des conclusions contraires. Dans tous les cas, si effet il y a, il semble qu’il soit de faible envergure.

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