Le premier ministre François Legault et le ministre Simon Jolin-Barette.

Réforme de l'immigration et le nationalisme contradictoire de la CAQ

L’échec de la réforme du Programme de l’expérience québécoise (PEQ) a suscité nombre de commentaires, la plupart ayant mis l’accent sur les traits de personnalité des acteurs : le caractère insensible du porteur du dossier, le ministre de l’Immigration Simon Jolin-Barette, et brouillon du premier ministre François Legault.

En mettant l’accent sur les qualités ou défauts des acteurs, ces analyses courent le risque de minimiser le contexte idéologique de l’échec de cette réforme. J’aimerais revenir ici sur ce qu’elle nous révèle sur les contradictions entre les types de nationalisme mobilisés par la Coalition Avenir Québec.

Nationalisme nationalisant

Contrairement au Parti Québécois et à Québec Solidaire, la CAQ est nationaliste, mais pas indépendantiste.

Elle met de côté le nationalisme en quête d’un État (« State Seeking Nationalism ») mobilisé par ces deux autres partis politiques. Elle mobilise deux types de nationalisme : un nationalisme nationalisant (« Nationalising Nationalism ») et un nationalisme de construction étatique (« State Building Nationalism »).

Ces différents types ont leur propre cohérence interne et leur propre répertoire de croyances, cadrages et politiques.

Le nationalisme nationalisant est mobilisé par un groupe cherchant à orienter les politiques publiques afin d’affirmer ou de renforcer des frontières sociales entre les groupes de manière à étendre son hégémonie. Il adopte une gouvernance qui s’inquiète de la diversité et se nourrit de politiques identitaires polarisantes afin de mobiliser sa base.

Son répertoire d’action est d’abord culturel et symbolique, mais il a des conséquences politiques et économiques. Il peut prendre des formes banales : augmenter les budgets allant à la francisation des immigrants ou à la culture. Il peut aussi prendre une forme nationale-populiste lorsqu’il mobilise les électeurs en fonction d’une lutte verticale entre le peuple et les élites et horizontale entre le peuple et les étrangers.

Outre la CAQ aujourd’hui, le PQ, après la défaite d’André Boisclair en 2007, a mis au premier plan un nationalisme nationalisant.

Le discours de ce nationalisme est cadré d’abord en fonction des menaces intérieures auxquels serait confronté le groupe majoritaire. Il entretient l’idée que l’État pourrait évoluer en autarcie sans être affecté par l’économie politique internationale ou la géopolitique.

Nationalisme de construction étatique

La CAQ mobilise également les électeurs en fonction d’un nationalisme de construction étatique. Celui-ci relève davantage d’une politique de puissance (realpolitik). Il s’intéresse à la mobilisation des ressources politiques, économiques et culturelles dont dispose l’État afin d’accroître sa puissance dans un environnement économique et géopolitique caractérisée par la compétition au sein de la fédération canadienne et de l’économie mondiale.

Dans le contexte québécois, il n’est pas mobilisé par un État souverain, mais par une province fédérée. Au Québec, les tenants de ce nationalisme forment une nébuleuse qui ratisse certains secteurs du Québec Inc jusqu’aux acteurs de l’économie sociale. Historiquement, ils ont encouragé la régulation de l’État et de certaines institutions (la Caisse de dépôt et placement du Québec, le Fonds de Solidarité, le Mouvement Desjardins, Investissement Québec, etc.) dans l’économie et un modèle corporatiste de gestion des conflits de classes, chapeauté par des Conseils et Sommets. Le Sommet sur l’économie et l’emploi de 1996 illustre bien cette tendance.

Plusieurs gouvernements ont mobilisé ce nationalisme, en commençant par le « Maitre chez nous » de Jean Lesage, au début des années soixante. Avant l’ère Charest, le PLQ a déjà prôné un nationalisme de construction étatique, tout comme le PQ au moins jusqu’à Bernard Landry.

Durant la première année de son mandat, la CAQ a été plus proche de cette forme de nationalisme que des influences libertariennes revendiquées par la défunte ADQ. Elle cherche à stimuler l’économie en mobilisant un nationalisme économique. La politique de la CAQ visant à augmenter les investissements étrangers au Québec, à faire croître la vente d’électricité aux États-Unis, par exemple, ou à créer un Amazon québécois s’inscrivent dans cette perspective.

Contradictions caquistes

Le nationalisme nationalisant et le nationalisme de construction étatique aspirent parfois à des finalités contradictoires.

Les tenants du premier perçoivent souvent ceux du second comme des acteurs qui voient trop les enjeux identitaires à travers le paradigme des libertés individuelles, qui sont trop ouverts à l’immigration, qui ont des croyances trop libérales, multiculturelles ou cosmopolites.

Pour les tenants du nationalisme de construction étatique, à l’inverse, le nationalisme populiste sous-estime les rapports de forces économiques, politiques et sociodémographiques auxquels est confronté l’État. Il engendre des divisions qui érodent la confiance des citoyens envers l’État et ses institutions. Éventuellement, les tenants du nationalisme de construction étatique accusent les seconds de promouvoir un agenda allant à l’encontre des intérêts à moyen terme de l’État.

La crise suscitée par la réforme de l’immigration du ministre Jolin-Barette a mis en relief la contradiction entre ces deux pôles de nationalismes promus par la CAQ.

Cette réforme s’inscrivait dans l’axe nationalisant des politiques de la CAQ : passer à la trappe 18 000 dossiers d’immigration, baisser les seuils d’immigration, adopter le projet de loi 21, imposer un test des valeurs, amorcer une réflexion sur l’encadrement du bonjour/hi, etc. Elle cadrait l’immigration comme un fardeau devant être régulé et arrimé à un marché de l’emploi conçu sur le court terme et ne tenant pas compte de son imprévisibilité.

Ce cadrage s’opposait à un nationalisme de construction étatique qui conçoit l’État québécois comme en compétition avec d’autres États ou provinces canadiennes afin d’attirer le plus d’immigrants qualifiés possible pour maintenir le rapport de force démographique, économique et politique du Québec dans le Canada. À terme, cette politique, comme celle de baisser les seuils d’immigration, avait comme effets de réduire le rapport de force du Québec au sein de la fédération

Un électorat volatil

Il est prématuré d’évaluer l’impact de cet échec sur l’électorat de la CAQ. La sociologie du nationalisme nous explique en fonction de quels types de nationalisme un parti tente de mobiliser des électeurs.

La sociologie électorale nous rappelle cependant que les électeurs ne votent pas nécessairement en fonction d’un axe identitaire. Ils voient souvent les questions identitaires comme secondaires par rapport aux enjeux liés à la fiscalité, à l’économie, aux politiques sociales, familiales ou relevant du domaine de la santé.

L’électorat de la CAQ, comme celui du PQ, est généralement plus favorable au nationalisme nationalisant. Il est cependant volatile. Il peut appuyer la CAQ sans grande conviction identitaire, mais ressentir une aliénation par rapport à Montréal qu’il associe au Parti libéral.

Plusieurs sympathisants de la CAQ n’ont pas hésité à voter pour le PLQ en 2014 pour bloquer le PQ et l’agenda référendaire. D’autres avaient appuyé la Vague orange au fédéral en 2011. D’autres encore avaient Québec Solidaire comme deuxième choix en 2018. Ces électeurs ne sont pas des anomalies électorales. En 2018, ils estimaient que le PLQ méritait de manquer les séries éliminatoires pour une ou deux saisons. Ils ne sont pas souverainistes. Ils se méfient des pouvoirs en place et ils se sentent peu représentés par les principaux partis politiques.

À court terme, c’est peut-être moins dans l’électorat de la CAQ que cet échec aura une résonance que dans les instances du parti où les rapports de forces entre différents camps pourraient évoluer.

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Ce texte est d'abord paru sur le site franco-canadien de The Conversation. Reproduit avec permission.

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