Manon Massé
Manon Massé

Manon Massé vue par les médias: un portrait ambigu

La co-porte-parole de Québec solidaire (QS), Manon Massé, est une femme politique qui défie les conventions. Militante féministe active dans les milieux communautaires, arborant fièrement la moustache, elle est devenue la première femme ouvertement homosexuelle à tenter d’accéder au poste de première ministre du Québec lors des élections générales de 2018.

Chose certaine, son écart assumé par rapport à la norme du monde politique a fait couler beaucoup d’encre dans la presse écrite.

Dans la foulée d’un projet de recherche sur le traitement journalistique des femmes politiques québécoises lors de la campagne électorale de 2018, nous nous sommes intéressés à la façon dont les chroniqueurs d’opinion francophones ont décrit Manon Massé.

Une matriarche sans genre ?

Les chroniqueurs ont largement mobilisé le genre dans leurs opinions sur Manon Massé.

Dans un texte intitulé « Les fourberies de Manon Massé », la chroniqueuse du Journal de Montréal Denise Bombardier peint la politicienne sous les traits d’une matriarche qui est à la fois femme et homme faisant la promotion sournoise… du totalitarisme :

«Manon Massé reprend le flambeau de beaucoup de femmes publiques qui ont fait du matriarcat québécois leur fonds de commerce. Elle a le physique de la mère québécoise toute puissante avec la moustache en prime, cette fantaisie qui lui tient à cœur et qui entend montrer qu’elle a aussi un attribut du père autoritaire.[…] Manon Massé se joue de nous en masquant la véritable nature de son parti, qui n’est rien de moins qu’une copie des partis communistes occidentaux qui ont plongé le XXe siècle dans le totalitarisme qui s’est écroulé avec le mur de Berlin.»

Tous les chroniqueurs ne sont pas aussi provocateurs. Mais Denise Bombardier n’est pas la seule à associer Manon Massé à une mère de famille. En témoigne un texte de Marie-France Bazzo dans L’actualité:

C’est (Manon Massé) la figure de la mamma toute puissante. Les jeunes l’adorent ; elle accueille les orphelins politiques. Enjôleuse, elle gère le matrimoine, s’occupe du quotidien, de la santé des dents, parle un peu tout croche, mais bon, elle est bienveillante et a du cœur. C’est une mère égalitaire, quasiment une communiste.

Des références à Manon Massé et au genre surgissent même lorsqu’elle n’est pas l’objet principal d’un texte, comme dans une chronique de Jean‑Marc Beaudoin dans Le Nouvelliste. Qualifiant l’éventualité d’un duel électoral entre la libérale Julie Boulet et la caquiste Sonia Lebel de « combat de poule », Beaudoin fait semblant de craindre la députée de Sainte-Marie–Saint-Jacques :

«Il aurait fallu trouver une formule pour décrire cet épique affrontement politique, puisque la classique « bataille de coqs » généralement utilisée pour illustrer un tel duel n’aurait pas été appropriée. Il aurait fallu trouver une expression à caractère féminin, ou à tout le moins, ne serait-ce que pour être à la mode ou s’éviter les foudres de la solidaire Manon Massé, sans genre.»

Un parcours atypique

Les chroniqueurs francophones peinent à classer Manon Massé. Il faut dire que l’élue est une personnalité subversive de l’ordre sociopolitique québécois, comme elle le revendique elle-même dans son livre Parler vrai :

«Ce que moi j’amène à la table, c’est une identité de genre qui dérange. […] Identité de genre, mais aussi de classe, la classe populaire, dans un monde qui tend à mettre tout le monde dans le même panier de la “classe moyenne”.»

Elle est aux antipodes de l’image du politicien issu de professions libérales (avocats, médecins, entrepreneurs, gestionnaires) et ne correspondait en aucun point aux fameuses candidatures « économiques » promues en 2018 par François Legault, chef de la Coalition avenir Québec (CAQ). Rappelons que la CAQ comptait un seul candidat du milieu communautaire dans la dernière campagne.

Dans ce contexte, les chroniqueurs tendent à lui attribuer une certaine incompétence en matière d’économie, un domaine associé au genre masculin, comme l’exprime Mario Dumont dans une chronique disqualifiant Manon Massé du poste de première ministre. :

Le profil professionnel de Manon Massé ne ressemble pas tellement à la norme du monde politique. Son passé dans le monde communautaire la distingue et teinte certainement son regard sur les enjeux. […] Son manque d’intérêt pour l’économie constitue une faiblesse. On a l’impression qu’elle s’intéresse aux entreprises strictement lorsqu’il s’agit d’aller manifester une opposition à leurs projets “polluants”. Le sujet l’intéresse peu. Elle regarde l’économie avec les préjugés de la gauche radicale.

Alec Castonguay, chef de bureau politique à L’Actualité, tient un discours semblable :

«Il est difficile de l’imaginer dans le siège de première ministre. Elle apprend vite, mais son manque d’aisance sur les questions économiques, alors que ça demeure un thème important en campagne, nuira au parti. Il faut du doigté pour expliquer un virage aussi important que la “socialisation des activités économiques” du Québec, comme le stipule le programme de QS.»

Richard Martineau du Journal de Montréal est du même avis. Affirmant que le cadre financier de QS « a été conçu par des elfes jaune banane dans un univers parallèle où les règles de base de l’économie ne s’appliquent pas », il déclare : « pas étonnant que madame Massé sourie toujours : elle a trouvé la façon de faire pousser de l’argent dans les arbres ».

Les discours médiatiques, des représentations construites

Les discours étudiés sont révélateurs des rôles de genre et de classe dans l’univers politique québécois. En tant que figures médiatiques, les chroniqueurs francophones sont susceptibles d'avoir une influence réelle sur l'opinion publique. Pendant la campagne de 2018, ils ont construit l’image paradoxale de Manon Massé comme celle d’une mère bienveillante, mais sans genre, défendant les laissés pour compte, mais incapable de gérer les coffres de l’État puisqu’issue du milieu communautaire.

Les médias jouent un rôle important dans la construction d’un modèle masculin ou féminin en politique. La presse, la radio et la télévision sont susceptibles de renforcer l’idée d’une différenciation des genres (gender gap) dans l’univers politique en mettant en exergue – souvent pour les discriminer – les qualités dites « féminines » des femmes politiques et en portant une attention marquée à leur apparence corporelle et à leur vie privée.

L’insistance portée par les chroniqueurs sur les compétences administratives de Manon Massé et la manière dont elle se conforme au genre féminin est typique des représentations médiatiques contribuant à construire les politiciennes comme moins habiles à gérer des affaires publiques, tel que souligné par Jane Freedman.

Cette insistance traduit aussi la domination masculine du champ politique. Dans son ouvrage La Domination masculine, Pierre Bourdieu souligne que la définition d’un poste dans le champ politique inclut toutes sortes de capacités et d’aptitudes genrées qui répondent à la définition dominante de la pratique (ici masculine). Pour Bourdieu, si l’univers politique est difficile à investir pour les femmes, c’est qu’il est coupé « sur mesure pour des hommes dont la virilité s’est elle-même construite par opposition aux femmes, dont les qualités apparaissent comme des handicaps ».

La création d’une représentation médiatique ambiguë de Manon Massé conduit donc à une double disqualification : d’un côté, on la condamne parce qu’elle ne se conforme pas aux standards de la féminité, puisqu’être féminine, c’est éviter les propriétés et les pratiques qui peuvent fonctionner comme des signes de virilité, ce que refuse l’élue en arborant la moustache ; de l’autre, on la ramène à son genre en l’associant à la figure de la mère (ce qui revient à lui dénier de manière subtile le droit à cet attribut masculin qu’est le pouvoir).

Enfin, les chroniqueurs fabriquant l’image d’une Manon Massé comme incompatible avec la position de cheffe d’État produisent en même temps, comme un négatif photographique, l’image du candidat politique « légitime » : un homme issu des classes sociales supérieures se conformant aux construits de genre, comme l’étaient Philippe Couillard, François Legault et Jean‑François Lisée.

La domination masculine dans le champ politique est ainsi renforcée par la production de représentations médiatiques affectant négativement la capacité des femmes à gouverner.

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Ce texte est d'abord paru sur le site franco-canadien de The Conversation. Reproduit avec permission.

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