Dans cette publicité publiée dans la revue Santé inc, qui s’adresse aux médecins du Québec, le ministère de la Santé et des Services sociaux invite ceux-ci à «accélérer le rythme».

Les médecins incités à traiter leurs patients «comme du bétail»

Un médecin de Québec s’élève contre un message du ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS) qui incite selon lui les omnipraticiens à traiter leurs patients «comme du bétail».

Dans cette publicité publiée dans la revue Santé inc, qui s’adresse aux médecins du Québec, le MSSS invite ceux-ci à «accélérer le rythme» et à «réorganiser [leur] pratique» pour qu’elle soit «équilibrée» et reflète la composition des groupes d’âges de la population québécoise. Il précise à cet effet que 70% des patients en attente dans le guichet d’accès à un médecin de famille sont non vulnérables, contre 30% «potentiellement vulnérables». 

Sur l’image d’un chronomètre, le MSSS détaille avec précision ce qu’il considère comme la «composition idéale» d’une «patientèle» basée sur une pratique de 1000 personnes inscrites : 46 patients de plus de 80 ans, 76 de 70-79 ans, 126 de 60-69 ans, 151 de 50-59 ans, 128 de 40-49 ans, 137 de 30-39 ans, 129 de 20-29 ans, 99 de 10-19 ans et 108 de 0-9 ans. 

Aussi le ministère incite-t-il les médecins à voir plus de 20 patients par jour pour une pratique de 36 heures par semaine, une pratique qu’il considère «confortable pour un médecin». 

«Le MSSS demande aux médecins de voir 20+ patients par jour de 7,2 heures (qui inclut au moins 1h de dossiers, labos et appels). Complètement irréaliste, sauf pour des rhumes au sans rendez-vous. On nous demande clairement de traiter nos patients comme du bétail», a twitté dimanche le Dr Vincent Demers. 

La publicité complète du MSSS parue dans la revue Santé inc.

Médecin au GMF de Neufchâtel, le Dr Demers compte 730 patients inscrits, dont la majorité sont vulnérables (540). Près de 270 d’entre eux ont plus de 80 ans, et 122 ont entre 70 et 79 ans. «Malheur à moi qui n’a pas le «profil de pratique équilibrée» pour une «pratique confortable pour un médecin» [...] et qui n’arrive à voir au plus que 12 à 14 patients par journée de travail de 8h…» écrit le médecin de famille.

Contacté par Le Soleil, le Dr Demers en a remis. «Normaliser, voire élever au rang d’idéal à atteindre les dérives de la facturation à l’acte (voir un maximum de patients en peu de temps et suivre surtout des patients non vulnérables et peu âgés) est une aberration venant du ministère», estime-t-il. 

Ce que réclame le MSSS ne peut, selon lui, «aller de pair avec des soins attentionnés et de qualité, ni avec des soins globaux qui incluent les sphères biologique, psychologique et sociale». «Surtout dans un contexte où la population vieillit, où les malades chroniques sont en croissance et où le médecin doit faire face de plus en plus à des problèmes de santé mentale, de troubles cognitifs et à des situations sociales complexes», souligne le médecin. 

Le Dr Demers estime qu’au mieux, cette pratique ne fait qu’effleurer les problèmes ou les transfère à d’autres. «Je ne vois pas comment cela peut être confortable et équilibré, car pour voir autant de patients en si peu de temps, le médecin doit être marathonien et ne pas craindre de commettre des erreurs ou des omissions graves», analyse-t-il.


Normaliser, voire élever au rang d’idéal à atteindre les dérives de la facturation à l’acte (voir un maximum de patients en peu de temps et suivre surtout des patients non vulnérables et peu âgés) est une aberration venant du ministère.
Dr Vincent Demers

Sur Twitter, la sortie du Dr Demers a fait réagir d’autres médecins, dont la Dre Dominique Hotte, coporte-parole du Regroupement des omnipraticiens pour une médecine engagée (ROME). Déplorant la pensée «mur-à-mur-one-size-fits-all» du MSSS, la Dre Hotte souligne que «si on veut exactement cette composition idéale de patientèle, cela suppose que chaque quartier/village/ville a exactement la même répartition démographique d’un bout à l’autre de la province».

Un autre médecin, le Dr Milad Beglari, juge «bête, insultant et paternaliste» le message du MSSS. Se disant à bout de souffle depuis des semaines «car le système ne nous aide pas à soigner nos patients», le Dr Beglari dit avoir réduit ses heures pour décembre. «Un soignant brûlé et exaspéré ne servira à personne», explique-t-il. 

Les jeunes médecins ciblés, dit Barrette

Au bout du fil, mardi, le ministre de la Santé, Gaétan Barrette, a précisé que la publicité décriée circulait depuis un an et qu’elle s’adressait aux jeunes médecins qui arrivent en pratique «pour leur montrer qu’on peut avoir une pratique équilibrée». 

«Quand on a une clientèle bien répartie démographiquement et bien pondérée pour la lourdeur, c’est possible» de réussir à voir plus de 20 patients par jour, a-t-il assuré, tout en convenant qu’on ne pouvait évidemment pas demander aux médecins qui suivent une clientèle plus lourde de voir autant de patients en une journée. «Et on ne demande pas à ces médecins de changer leur pratique», a-t-il ajouté. 

Selon lui, pour la majorité des médecins de famille, le profil de pratique proposé dans la publicité du MSSS «tombe sous le sens». Mais les médecins qui s’expriment sur Twitter sont souvent «des gens qui font de la politique interne» et qui «ressortent toujours le même contre-argument pour aller contre l’inscription et contre le service public», a-t-il opiné.