En date du samedi 8 février, Yves Gilbert a été démis de ses fonctions comme président et commissaire pour la Commission scolaire des Hauts-Cantons, à l’instar de ses homonymes à travers la province.

Adoption sous bâillon du projet de loi 40 : « On était un caillou dans son soulier »

« Le ministre Roberge est arrivé à ses fins. On était un caillou dans son soulier, et il s’est débarrassé du caillou. » Désormais ex-président de la Commission scolaire des Hauts-Cantons, Yves Gilbert, se disait « meurtri » samedi, au lendemain de l’adoption sous bâillon du projet de loi 40, une importante réforme du système d’éducation québécois impliquant l’abolition des commissions et des élections scolaires.

Ce qui a le plus heurté M. Gilbert, outre l’abolition d’un niveau démocratique par le gouvernement de la CAQ, est la façon « cavalière et irrespectueuse » dont les élus scolaires ont été « tassés », déplore-t-il. 

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« On est des hommes et des femmes qui avaient à cœur de prendre des décisions et on a toujours été respectueux dans nos déclarations. On a tellement donné pour bonifier ce système-là », fait valoir celui qui est déjà dénué de son titre, après que le gouvernement Legault eut formulé vendredi soir un amendement de dernière minute faisant perdre leur emploi sur-le-champ aux commissaires. Un amendement qui, selon les partis de l’opposition, venait cyniquement et arrogamment éliminer toute période de transition pour ces derniers. 

« C’est odieux de la part du ministre, confiait samedi à La Tribune Christine Labrie, députée de Sherbrooke et porte-parole en matière d’éducation pour Québec Solidaire. Il veut les empêcher de s’organiser pour avoir des recours contre le projet de loi. Ce n’est vraiment pas propice à la collaboration. » 

Rappelons que le recours au bâillon pour adopter le projet de loi très controversé de 300 articles et 160 amendements avait été entamé vendredi matin. Le vote final a eu lieu à 3 h 21 samedi matin. Parmi les députés qui étaient toujours présents, 60 ont voté pour et 35 contre. Il n’y a eu aucune abstention.

« Symboliquement, ça ne se fait pas, dénonce Christine Labrie. J’espère que ça n’arrivera plus jamais qu’on abolisse un palier de démocratie au Québec. Et ça a été fait sous bâillon par un parti qui se réclame d’avoir l’appui de la majorité de la population alors qu’il n’a été élu par à peine plus que le tiers des Québécois. Les partis qui s’opposent à ce projet depuis le début, ensemble, on représente plus de citoyens que la CAQ. » 

Inquiétudes

Yves Gilbert affirme que des formes de protestations pourraient se concrétiser dans les prochains jours. « Les autorités de la Fédération des commissions scolaires sont sous le choc au même titre que moi. Ils se penchent sur leurs recours et il risque de se dessiner quelque chose. Il avait été mentionné d’emblée qu’on voudrait se défendre au point de vue juridique en lien avec cette décision, qu’on trouve discriminatoire. »  

Des commissaires de la Commission scolaire de la Région-de-Sherbrooke ont notamment emboîté le pas à leur collègue Mylène Rioux, qui a changé sa photo de profil pour une image complètement noire sur Facebook en symbole de la « mort de la démocratie scolaire ». Parmi ceux-ci, Christelle Lefevre déplore le cours des choses. « C’est six ans d’implications pour des peanuts. On a vraiment donné sans compter et on se fait cracher à la figure tout simplement avec le plus grand des mépris. Est-ce qu'il fallait revoir la gouvernance, oui, je suis 100 % d'accord, mais pas l'éliminer. On est en train de reculer alors que la majorité du monde de l'éducation s'y oppose. Trente comités de parents ont même communiqué leur opposition. »

À compter de samedi, le directeur général de chaque commission scolaire agira désormais à titre de porte-parole, en plus d’assumer l’entièreté des décisions jusqu’à ce qu’un conseil d’administration soit formé.

M. Gilbert s’inquiète ainsi de la portée de la voix citoyenne qui pourra émerger des entités désormais appelées Centres de services scolaires. « Le nouveau porte-parole est le directeur général. Pensez-vous que le directeur général, qui relève directement du nouveau CA mais applique les directives du Ministère va aller sur la place publique pour contredire le ministre ? La perte du contrepoids citoyen, c’est majeur. Qui va défendre les iniquités du système scolaire ? Poser la question, c’est y répondre. » 

Une inquiétude que partage également Christine Labrie. « Quand le porte-parole est un fonctionnaire et non un élu, comme on le voit pour le réseau de la santé, je me rends compte qu’on a beaucoup moins accès à l’information en tant que citoyen. Il y a beaucoup moins de transparence, et ce n’est pas que ces personnes veulent mal faire, mais on a vu l’enjeu du devoir de loyauté envers l’institution », évalue-t-elle en évoquant les suspensions récentes d’employés dans le réseau de la santé après que ceux-ci eurent dénoncé certaines situations.  

Pour M. Gilbert, une préoccupation demeure également du côté du système de nomination des membres du CA. « Faut pas se le cacher, le modèle électif que le ministre met en place est pire que le pourcentage de participation aux élections qu’il nous reprochait. Dans des assemblées de parents pour les écoles primaires, il y a 8,10, 12 personnes qui se présentent. Pour l’Estrie, ce sera donc environ 400 parents qui éliront 20 personnes (cinq par Centre de services) pour représenter tous les parents de la région. On était des personnes qui ont été élues démocratiquement, souligne-t-il. On était imputables et redevables. Le prochain conseil d’administration n’aura aucune imputabilité. Il va prendre des décisions en vase clos. »


« Symboliquement, ça ne se fait pas. J’espère que ça n’arrivera plus jamais qu’on abolisse un pallier de démocratie au Québec » dénonce la députée de Sherbrooke Christine Labrie en réaction à l’adoption sous bâillon du projet de loi 40 modifiant la Loi sur l’instruction publique relativement à l’organisation et à la gouvernance scolaire.

« Économie dans la démocratie » 

Si le gouvernement Legault a souvent affirmé recevoir l’appui des Québécois pour ce projet de loi, Christine Labrie croit plutôt qu’une trop grande méconnaissance du système scolaire a nui à la compréhension des répercussions d’une telle réforme. 

« Il y a beaucoup de gens qui ne savent pas à quoi sert une commission scolaire et à quoi sert un élu scolaire, remarque-t-elle. Ils étaient faciles à convaincre, parce qu’ils ne connaissaient pas la fonction qu’ils occupaient. J’entends des gens dire que ça va faire du bien de couper dans la bureaucratie, alors que le gouvernement l’a dit à plusieurs reprises : aucun fonctionnaire ne perdra son emploi. L’économie se fait uniquement dans la démocratie. » 

Avec La Presse Canadienne