Le maire de Sherbrooke Steve Lussier

1,8 M$ en imprévus à la Ville

EXCLUSIF / En 2017, la Ville de Sherbrooke a dépensé 1,1 M$ de plus que ce que prévoyait le budget adopté pour toute l’année. En 2018, il n’aura fallu que quatre mois pour voter des budgets additionnels atteignant 1 M$. En date du 30 août, cette somme atteignait 1,8 M$, soit un total plus élevé que chacune des cinq dernières années. Le maire Steve Lussier se fait toutefois rassurant en affirmant que des revenus viendront effacer ces dépenses.

Dans le suivi budgétaire des dépenses municipales, dont La Tribune a obtenu copie, on consigne en date du 31 août des dépenses non budgétées de 415 000 $ pour les travaux au centre Julien-Ducharme. On y note aussi l’ajout d’un enquêteur à la Division des enquêtes criminelles pour 97 021 $ et l’aide financière à la Fête du lac des Nations, pour 75 000 $. La lutte à l’agrile du frêne (100 000 $) et les dossiers juridiques confiés à l’externe (115 000 $) sont aussi inscrits au bilan.

Ce sont précisément 1 862 956 $, en valeur nette, qui ont été dépensés sans avoir été inscrits initialement au budget 2018.

En comparaison, au premier trimestre en 2017, les dépenses imprévues atteignaient 140 981 $. En fin d’année, ce montant avait été gonflé à 1,1 M$. La principale dépense imprévue, l’augmentation des tarifs de Valoris pour le traitement des matières résiduelles, se chiffrait à 700 000 $, et 250 000 $ avaient été accordés à la Société Kruger à titre d’aide financière.

Dès le début de l’année, le conseiller Vincent Boutin avait prévenu que les budgets additionnels ne devaient pas servir à accorder des sommes qu’on avait refusées lors de la confection du budget sous le seul prétexte de réaliser un gel de taxes. Selon les conseillers eux-mêmes, les élus ne siégeant pas à l’exécutif n’obtiennent pas de compte rendu systématique des sommes additionnelles qu’ils s’engagent à payer en cours d’année.

Piger dans le surplus

Les élus sont-ils plus dépensiers que par les années passées?

Le suivi budgétaire de 2014 chiffrait les dépenses additionnelles nettes à 1 738 025 $. Les cordons de la bourse ont été plus serrés en 2015 (192 708 $) et en 2016 (188 343 $), avant un retour à des dépenses supplémentaires de plus d’un million de dollars (1 143 981 $) en 2017.

À la fin de l’année, si les dépenses dépassent les revenus, il faut piger dans le surplus accumulé. En 2017, il était de 14,1 M$. En 2016, alors que le directeur du Service des finances jugeait bien mince ce surplus accumulé, il atteignait 15,8 M$.

Le maire Steve Lussier ne se montre pas inquiet et estime que les revenus dépasseront les dépenses à la fin de l’année. Il affirme que des revenus de 1,8 M$, dont la source ne peut être divulguée à la suite d’une entente, seront ajoutés au budget. De surcroît, la Ville aurait récupéré 39 000 $ pour des contrats payés en double. Ces montants n’apparaissent pas sur le suivi des dépenses que La Tribune a obtenu. « Quand on regarde le montant avec les autres années, ça se ressemble beaucoup. Oui, peut-être qu’il y a eu beaucoup de dépenses additionnelles en début d’année, mais on a stoppé par la suite et il y a eu des rentrées d’argent. Nous faisons un bon travail de suivi », plaide-t-il.

M. Lussier admet que les conseillers n’ont pas encore été informés des revenus supplémentaires.

« Il y avait certains projets qu’on ne pouvait pas mettre de côté. Des fois, il y a des travaux qui nous amènent des subventions et il est préférable de les faire en continuité de projets déjà commencés. Il est évident qu’il y a des projets que j’ai refusés. »

Le maire affirme que l’exécutif a toujours été au fait de l’état des dépenses. « On ne sortait pas nécessairement la feuille pour connaître l’état des dépenses à 25 000 $ près, mais nous savions où nous en étions. Nous respectons ce que nous devons faire comme gestionnaires. Ce n’est pas de l’argent sorti pour rien. »

Enfin, Steve Lussier confirme que le suivi budgétaire des dépenses n’est pas envoyé systématiquement aux conseillers. « Ce n’est pas un document qu’on produit systématiquement, mais on ne fait pas de cachotteries. »

Vincent Boutin

Les élus ignoraient l'ampleur des dépenses

À combien se chiffrent les budgets additionnels dépensés jusqu’à maintenant à la Ville de Sherbrooke? Les conseillers municipaux l’ignoraient avant d’avoir été contactés par La Tribune. Avec des dépenses supplémentaires de 1,8 M$, tous conviennent que la pression sera forte au moment de boucler le budget 2019 si des revenus équivalents ne sont pas au rendez-vous.

Le conseiller Vincent Boutin estime que les dépenses affectées au centre Julien-Ducharme peuvent être isolées parce qu’elles relèvent d’un besoin en infrastructure. « Ce qui est un peu préoccupant, c’est que des dépenses qui avaient été refusées au moment du budget reviennent en cours d’année. Il y a aussi près d’un demi-million en salaires. Ce seront donc des dépenses récurrentes. On peut conclure que ce 1,8 M$ affectera notre surplus en fin d’année. On ne se donne pas une grosse marge de manœuvre. »

M. Boutin estime que la plupart des dossiers inscrits au suivi budgétaire ne relèvent pas de subventions attendues, comme le prétend le maire Steve Lussier.

« Nous aurons un casse-tête dans les prochaines semaines pour équilibrer le budget et respecter la capacité de payer des citoyens. 1,8 M$, c’est un pour cent de taxe... »

« Pression »

Rémi Demers revient souvent avec le mot « pression » pour décrire l’effet de ces dépenses. « Le gel de taxes nous met une pression supplémentaire. Ce n’était pas une situation idéale, même si globalement, j’étais pour le budget. C’est clair qu’on ne peut pas toujours fonctionner comme ça. Ça nous fait prendre conscience que ce n’est pas une pratique qu’on doit répéter d’année en année. Si on sous-budgette, on affecte nos fonds accumulés. »

M. Demers estime que toutes les dépenses engagées « devaient raisonnablement être acceptées », mais il convient qu’elles relèvent autant d’une mauvaise évaluation et de surprises survenues en cours de route. Il ne croit pas qu’un cumulatif de ces dépenses ait été présenté aux conseillers.

Même son de cloche pour Julien Lachance, qui admet ne pas en avoir fait la demande non plus. « Pour ces éléments-là, souvent, on fait confiance au comité exécutif. »

M. Lachance prévient que la Ville pourrait compenser ces dépenses et que de bonnes nouvelles pourraient encore entrer. « Ça ne m’inquiète pas outre mesure. Ce qui m’embête, ce sont les dépenses récurrentes. Je ne suis pas mal à l’aise avec les dépenses qui sont justifiées. »

Enfin, Évelyne Beaudin suggère la création d’un comité des finances qui aurait la responsabilité d’effectuer un suivi des dépenses de la Ville. « En ce moment, c’est comme si les budgets supplémentaires étaient attribués par le comité exécutif et entérinés par le reste du conseil, alors que le budget est élaboré avec l’ensemble des élus. Il nous faut aussi une vision globale, une perspective pour chaque demande que nous recevons. Il manque un mécanisme, un outil de prise de décision pour les budgets additionnels. À première vue, on dirait que les dépenses additionnelles ne sont plus des exceptions. À Commerce Sherbrooke, à chacune de nos réunions, nous savons précisément comment notre budget a été utilisé et combien il nous reste à dépenser. »

Rémi Demers