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Plagiat et anonymat
Une annonce placée sur Spotted Cégep de Sherbrooke a provoqué une réflexion dans l'établissement
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Tricher au grand jour en plaçant une annonce sur Spotted Cégep

Vouloir payer 100 $ afin d’avoir de l’assistance pour écrire une dissertation philosophique : un tel message, apparu en mai dernier sur la page Spotted Cégep de Sherbrooke, a entraîné l’annulation d’une dissertation philosophique qui avait été écrite à la maison. Au-delà de l’incident, la tentative de plagiat met en lumière les difficultés que posent les réseaux sociaux dans le monde de l’enseignement, dont la diffamation envers les enseignants. Une réflexion est enclenchée au Cégep de Sherbrooke à ce sujet.

Dans ce cas-ci, l’enseignant a annulé la dissertation écrite à la maison et a déplacé l’évaluation en classe. 

Coordonnateur du département de philosophie au Cégep de Sherbrooke, Philippe Langlois souligne que son collègue a dû réagir rapidement devant cette « demande explicite de tricherie en échange d’argent à l’évaluation finale ». 

Ses collègues et lui sont confrontés à deux problématiques : les risques de plagiat, mais aussi la diffamation envers eux.  

À la suite de l’incident, le département a adopté une position qui réclame d’établir une veille efficace afin de débusquer les tentatives de tricherie. « Il faut essayer de pousser pour que la page Spotted coopère », indique l’enseignant de philosophie.

Les gens peuvent publier sur cette page de façon anonyme; ils doivent passer par l’administrateur pour le faire. 

Le printemps dernier, les administrateurs ont notamment fait valoir pour leur défense que la page appartient à une entreprise privée et qu’ils respectaient le code de conduite de la communauté de Facebook.

« Dans le titre de la page, il y a le nom du Cégep de Sherbrooke. Ça va à l’encontre de la mission du Cégep, déplore M. Langlois. Si on ne peut pas protéger l’intégrité des évaluations, on ne peut pas valider les connaissances des étudiants. On doit aussi valoriser et protéger notre autonomie professionnelle. » 

Un comité a été mis en place afin de se pencher sur ce genre de questions. Parallèlement, le Cégep a annoncé le déploiement d’une campagne de sensibilisation « aux saines habitudes socionumériques », qui touchera tant la sécurité des informations, la cyber-réputation en passant par l’intégrité des informations et le plagiat.

« On était un peu démuni », commente Julie Dionne, présidente du Syndicat du personnel enseignant du Cégep de Sherbrooke (SPECS-CSN), qui n’était pas encore à la présidence du syndicat quand l’incident est survenu. 

Un des objectifs est de protéger les étudiants, indique-t-elle.  

« L’objectif est de leur dire qu’avec des pages comme Spotted Cégep de Sherbrooke, c’est comme s’ils parlaient dans les corridors. L’information est publique, elle peut être retenue contre eux. » Il n’était pas possible de fermer la page lorsque l’incident est survenu... et il est illusoire de penser qu’on peut empêcher ce type de pages d’exister, croit Mme Dionne, qui plaide pour de la sensibilisation. 

« On leur donne de l’information, on veut y aller par la voie éducative. » 

Enseignants sous pression

Ces situations engendrent un certain stress pour les enseignants, qui sont toujours à risque de se faire critiquer sur la place publique. 

S’ils s’exposaient déjà à ce que les étudiants fassent valoir leur appréciation avec des sites comme Rate my teacher, les pages Spotted Cégep de Sherbrooke peuvent être vues encore plus aisément. Un étudiant mécontent de la correction de son examen peut ainsi jeter son fiel sur la place publique. Résultat : les professeurs se sentent constamment surveillés. Pour le moment, les institutions demeurent peu outillées devant ce genre de phénomène, nous dit-on.

« Le problème n’est pas nouveau, mais le canal change. L’internet est une source de plagiat phénoménal, mais c’est aussi une façon de trouver les plagieurs. Ça sert des deux côtés », commente Richard Bousquet, vice-président de la Fédération nationale des enseignantes et des enseignants du Québec (FNEEQ-CSN), qui représentent notamment des professeurs des établissements collégiaux et universitaires.

M. Bousquet estime que le problème repose en partie sur « la culture internet », où « tout est permis ». « On commence à se dire qu’il va falloir se pencher sur la question. Dans six mois, ça va être autre chose », note M. Bousquet.  


+ Très complexe et très répandu 

« Le fait de prendre mot à mot des mots, de se les approprier sans citer, c’est quelque chose qui est fait depuis longtemps. Avec internet et les réseaux sociaux, ça a explosé. Ce qui m’inquiète, c’est qu’on tente de banaliser les actes de plagiat (...) Les gens ne comprennent pas bien ce qu’est le plagiat », commente Sébastien Béland.

Directrice du service des communications et des affaires corporatives au Cégep de Sherbrooke, Marie-Claude Dupoy, abonde dans le même sens : les étudiants ne réalisent pas toujours qu’aller chercher du contenu sur internet s’avère du plagiat, d’où l’importance de la sensibilisation. 

L’Université Laval et l’Université de Montréal ont fait des nouveaux programmes avec de nouveaux sites internet pour expliquer à quel point le plagiat est grave, note M. Béland. 

« Par exemple, à l’UdeM, mes étudiants devraient savoir en rentrant à l’Université que ce n’est pas accepté. Quand on reçoit nos nouveaux étudiants, on a vraiment un segment où on leur parle de plagiat en disant que l’on n’a pas le droit de faire ça. Malgré cela, les étudiants ont toujours l’impression qu’ils ont peu de chances de se faire prendre. On observe une prévalence assez élevée. La littérature scientifique nous dit qu’environ 40 % des étudiants ont plagié à au moins un moment dans leur parcours postsecondaire, et à mon avis c’est plus élevé que ça. On sait que les récidivistes ont plus de chance de se faire prendre. Si vous saviez les histoires que l’on entend... »

Dans certaines universités anglo-saxonnes, des systèmes informatiques permettent de déceler les risques de plagiat. « Ce n’est pas encore tout à fait au point. Dans les universités francophones, il y a plus de cas qui vont nous glisser entre les mains. C’est plus le changement d’écriture qui va nous permettre de le détecter... » 

Philippe Langlois, coordonnateur du département de philosophie au Cégep de Sherbrooke, note pour sa part que les professeurs font une distinction entre le plagiat volontaire et involontaire. 

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65 cas de plagiat par an démasqués au Cégep

Soixante-cinq cas de plagiat ont été déclarés par les enseignants au Cégep de Sherbrooke en 2018-2019.

Selon la directrice du service des communications et des affaires corporatives au Cégep de Sherbrooke, Marie-Claude Dupoy, c’est « sensiblement le même nombre chaque année ».

Dans le cas survenu en mai dernier, la personne qui a fait la tentative de plagiat sur la page Spotted Cégep de Sherbrooke n’a pas été débusquée, selon l’institution. 

Que fait le cégep devant ce genre de problématique?

Selon Marie-Claude Dupoy, une veille est assurée et l’établissement intervient en cas de situation problématique.

Dans le cas de l’incident en question, les conséquences peuvent aller d’un avertissement à l’avis disciplinaire, de la suspension et ensuite le renvoi en fonction de la gravité des gestes. 

« Pour les situations de plagiat, on applique la politique sur l’évaluation des apprentissages.

« Il arrive qu’on demande à l’administrateur de la page d’enlever certains messages que l’on juge inacceptables. C’est arrivé par le passé; ou bien on lui demande de sensibiliser les utilisateurs de la page. Évidemment, ça peut se faire dans la mesure où il veut collaborer. » 

Le Cégep de Sherbrooke dit partager les préoccupations de ses enseignants.  

« Le département de philosophie a fait des propositions. On n’a pas pris de décision finale », note Mme Dupoy en rappelant qu’un comité étudiera la question. 

« Conformémement à notre mission d’éducation, on va privilégier la sensibilisation. » L’appel au plagiat sur une page Facebook peut laisser croire que le geste est banal, mais ce n’est pas le cas, souligne Marie-Claude Dupoy. 

« Le plagiat peut avoir des conséquences graves. Si un étudiant se fait prendre dans une tentative de plagiat ou à en faire, il aura zéro pour son travail, et s’il récidive c’est zéro pour son cours... Les conséquences sont importantes. Avec la venue d’internet et des médias sociaux, ça complexifie l’identification de la situation de plagiat. » 

Les pouvoirs de l’institution devant une page comme celle de Spotted Cégep de Sherbrooke demeurent limités. « On n’a pas le pouvoir de faire fermer la page. On a fait des tentatives d’intervention auprès de Facebook pour d’autres cas, mais on n’a pas eu de réponse. En fait, Facebook intervient quand vraiment ça enfreint la loi. Un cas de plagiat, ça enfreint les règles du cégep. » 

Pas de solution miracle

Marie-Claude Dupoy note que des discussions ont eu lieu avec d’autres cégeps qui se retrouvent aussi devant la même situation, et qu’il n’existe pas encore de solution miracle. 

« L’important, c’est d’assurer une veille et d’intervenir lorsqu’il y a des publications qui enfreignent nos règles. » 

« C’est assez rare qu’on a des appels au plagiat comme ça. Un cas a précédé celui-là où la personne demandait si telle personne pouvait lire tel livre, mais ça ne semble pas avoir eu beaucoup d’impact. » 

À l’Université de Sherbrooke, on précise qu’il y a plusieurs pages « Spotted », dont bon nombre inactives. En raison du grand nombre de pages, l’UdeS ne peut pas en assurer la veille de façon assidue, explique-t-on. Toutefois, si une mention de l’UdeS est faite, l’équipe des médias sociaux reçoit une alerte dans son outil de veille et fait les suivis nécessaires au besoin. 

Parallèlement, un comité se penche sur l’intégrité académique. L’institution souhaite informer la communauté étudiante sur le plagiat ainsi que les sanctions prévues. 

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De la malveillance sur les pages « spotted » ?

Si les possibilités sont nombreuses pour les utilisateurs de pages « spotted », comme la recherche de services ou de nouvelles rencontres, ces pages semblent également le théâtre de pratiques et de propos malveillants.

Le porte-parole du Service de police de Sherbrooke (SPS), Martin Carrier, affirme qu’aucune plainte officielle n’a été formulée en lien avec un page de ce type au sein des autorités de la ville, mais que beaucoup de résidants leur signalent des problématiques sur ces pages. L’anonymat qu’elles permettent pourrait y être pour beaucoup, mais les commentaires signés ne seraient pas non plus sans enjeux. 

Un citoyen a d’ailleurs signalé à La Tribune qu’un proche aurait largement souffert de propos tenus à son égard sur l’une des pages du nom de « Spotted Sherbrooke ». La plus active de celles-ci compte plus de 6000 abonnés. Des pages du même type rassemblant les communautés étudiantes sherbrookoises existent également. 

« Le problème, souvent avec ces pages-là, est au sujet de certains détails sur la vie privée, indique Martin Carrier. On y publie des photos sans trop d’explications et les gens tirent leur propre conclusion ou tiennent pour acquises certaines informations. Les gens s’insultent également et se relancent, puis ça dégénère dans la section des commentaires. On voit aussi souvent des menaces voilées qui laissent place à l’interprétation. » 

Bien que le SPS constate ce genre de gestes, il ne peut intervenir qu’en cas de plainte. 

« On dit aux gens que s’ils sont brimés, il y a les options de sécurité de Facebook qui existent à cet effet. S’il y a vraiment un acte criminel commis à leur endroit, comme une menace de mort, là on peut enregistrer une plainte officielle », note le porte-parole, qui affirme que la gravité des gestes est la même, en ligne ou en personne. 

« Sur internet, il n’y a pas d’anonymat, rappelle-t-il. Sans vouloir révéler nos techniques d’enquêtes, je peux vous confirmer qu’on est en mesure de retrouver les individus qui ont publié de façon anonyme. »

Responsabilité des administrateurs

L’avocat en droit criminel Me Jean-Guillaume Blanchette avance que les internautes proférant des menaces, ou incitant à la haine ou au génocide sur une page Facebook s’exposent à des charges criminelles, mais que ce ne serait pas le cas pour l’administrateur de la page qui n’interviendrait pas.

« Théoriquement, pour être accusé au criminel, il faut commettre un geste, l’aider ou l’encourager. De seulement rester passif face à un crime n’est pas suffisant », explique Me Blanchette.  

Du côté civil, Me Guillaume Roy, avocat à l’étude de Me Frédéric-Antoine Lemieux, avocats, s’appuie sur un jugement de la Cour supérieure (Vaillancourt c. Lagacé 2011) stipulant que « à l’instar de l’auteur de propos diffamatoires, la personne qui permet fautivement leur propagation doit également réparer le tort causé ». 

« Ainsi, la responsabilité de l’administrateur d’une page Facebook n’est pas engagée du seul fait qu’il y ait eu une publication de nature diffamatoire sur ladite page, encore faut-il que l’administrateur ait fautivement permis leur propagation ou encore qu’il ait refusé de retirer les propos diffamatoires à la première occasion », conclut Me Roy. 

« J’ajouterai qu’un administrateur qui ne surveille pas les publications sur son blogue ou sa page Facebook ou autres réseaux sociaux de façon prudente et diligente pourrait engager sa responsabilité, ce qui ne veut pas dire nécessairement une surveillance de tous les instants. »

L’avocat explique également que « contrairement à la croyance populaire, on peut tenir des propos diffamatoires et atteindre à la réputation de quelqu’un en tenant des propos qui sont par ailleurs vrais. »