Selon des sondages d’opinion récents, les Québécois désirent à la fois une réduction de leurs impôts et un réinvestissement dans les services publics

Payeurs d’impôts frustrés par la mauvaise gestion des fonds publics

Selon des sondages d’opinion récents, les Québécois désirent à la fois une réduction de leurs impôts et un réinvestissement dans les services publics. À l’approche des élections provinciales qui auront lieu à l’automne, la Chaire de recherche en fiscalité et en finances publiques a analysé ce qui semble être un paradoxe en raison des ressources limitées de la province.

« Ces résultats ne nous ont pas vraiment surpris puisque la Chaire de recherche s’était penchée sur le sujet en 2005 et que déjà les Québécois pensaient payer trop d’impôts et ne pas en avoir assez pour leur argent. On a tenté de voir les explications dans cette nouvelle analyse », note en entrevue Luc Godbout, titulaire de la Chaire en fiscalité et en finances publiques.

Selon la conclusion du rapport publié vendredi par la Chaire de recherche, les Québécois ne sont pas aussi incohérents que les données brutes des sondages pourraient laisser paraître, car le principal facteur qui explique que les citoyens considèrent qu’ils paient trop d’impôts est le fait qu’ils croient que l’État ne gère pas adéquatement les fonds dont il dispose. « De ce point de vue, il apparaît logique de penser que si le gouvernement améliorait la gestion des fonds publics, notamment en réduisant ou éliminant la corruption, les dépenses inutiles et l’évasion et l’évitement fiscal, les citoyens pourraient payer moins d’impôts pour un même panier de services », résume le rapport intitulé Entre fiscalité et gestion des fonds publics, mieux comprendre les attentes fiscales des Québécois.

L’étude démontre effectivement qu’une très large majorité des répondants estime payer trop d’impôts par rapport aux services reçus (63 %). Plus d’un tiers d’entre eux estiment avoir un niveau d’imposition adéquat (35 %) et une infime minorité serait prête à payer plus d’impôts (2 %). Ceux qui sont en âge de bénéficier de plus de programmes publics, les plus jeunes et les plus vieux, sont significativement moins propices à trouver leurs impôts trop élevés, alors que l’inverse est vrai pour ceux dont les revenus sont plus élevés.

Par ailleurs, moins du tiers des répondants considèrent que les fonds publics sont bien ou très bien gérés (27 % et 3 %, respectivement). Presque la moitié d’entre eux (48 %) estiment que les fonds publics sont plutôt mal administrés et près du quart pensent qu’ils sont très mal administrés (23 %).

Corruption, évasion fiscale et dépenses inutiles

La corruption reste un enjeu dans les débats publics au Québec et bien que le sujet ne soit plus aussi saillant en 2018 que lors de la Commission Charbonneau, la Chaire de recherche a cru bon s’y intéresser.

Les résultats démontrent que plus des deux tiers des répondants estiment que l’État perd beaucoup d’argent à cause de la corruption (68 %), un quart (26 %) pensent qu’il perd un peu d’argent de cette façon et seulement 6 % estiment que le gouvernement ne subit pas de pertes à cause de ce problème. Les femmes sont significativement plus nombreuses à penser que ces pertes sont importantes.

Les fuites de documents répétées comme les Panama Papers ou les Luxleaks ont exposé une partie des stratagèmes employés par les plus riches pour dissimuler une partie de leurs actifs dans diverses juridictions de complaisance afin, entre autres, de payer moins d’impôts sur ces sommes.

Le rapport démontre que près des deux tiers des répondants (65 %) croient que les gouvernements perdent beaucoup d’argent à cause de l’évasion ou l’évitement fiscal, 28 % croient qu’ils en perdent un peu et seulement 6 % des répondants pensent qu’il n’y a pas de perte à cet égard. Ce sont les hommes et les plus scolarisés qui sont les plus nombreux à indiquer qu’il se perd beaucoup d’argent à cause de l’évasion ou de l’évitement fiscal.

Le dernier point sondé touche la présence de dépenses superflues, de programmes publics inutiles ou de gaspillage de ressources par les gouvernements. À la question Pensez-vous que les gouvernements perdent de l’argent à cause des dépenses inutiles?, seulement 4 % des répondants pensent que non. Plus des trois quarts (76 %) indiquent qu’il y en a beaucoup et un sur cinq un peu (21 %).

Une question de perception

La perception des Québécois à l’égard de l’impôt varie selon le genre, l’âge, le revenu, la scolarité et le fait d’avoir des enfants à la maison démontrent les analyses de la Chaire de recherche en fiscalité et en finances publiques. Son opinion sur le gouvernement au pouvoir et la façon dont ce dernier gère les fonds publics influencent également le sentiment de payer trop d’impôt des Québécois.

« À l’extrême, les femmes qui considèrent que l’État perd peu ou pas d’argent à cause de la corruption, de l’évitement et des dépenses inutiles, qui appuient le parti au pouvoir, ont des revenus faibles et sont en âge de bénéficier des services plus que d’y contribuer considèrent que l’État est mal géré que dans 21 % des cas. À l’opposé, celles qui considèrent que l’État perd beaucoup d’argent à cause des trois types de mauvaise gestion, qui n’appuient pas le parti au pouvoir, sont plus riches et dans la fleur de l’âge considèrent que l’État est mal géré dans une proportion de 91 % », démontre le rapport publié vendredi par la Chaire de recherche.

Pour arriver à cette conclusion, les chercheurs ont isolé certains facteurs pour analyser leurs impacts sur le sentiment de payer trop d’impôts.

Les données récoltées chez les femmes uniquement ont été retenues. L’âge a été divisé en deux classes : ceux qui sont les plus susceptibles d’être hautement actifs, les 25 à 64 ans, et ceux qui sont les plus susceptibles d’être aux études ou à la retraite, donc beaucoup moins actifs sur le marché du travail, les 18 à 24 ans et ceux qui ont plus de 65 ans.

« Le fait d’être actif sur le marché du travail devrait généralement être associé à des prélèvements fiscaux plus importants. Les plus jeunes et les plus vieux sont généralement moins imposés, mais bénéficient de façon générale de beaucoup de services publics spécifiques comme l’éducation postsecondaire ou les régimes de retraite publics. On peut donc imaginer que ces deux groupes de citoyens ont un calcul « avantages-coûts » par rapport à l’État qui diffère », lit-on dans le rapport publié vendredi.

Aussi, les résultats démontrent que le revenu explique une part de la variation dans le sentiment de payer trop d’impôts : un plus grand pourcentage (14 % de plus) de répondantes aux revenus élevés (150 000 $ et plus par an) ont le sentiment de payer trop d’impôt par rapport à celles aux revenus modestes (20 000 à 40 000 $ par année).

« Le fait d’avoir des enfants est associé à une plus faible propension à trouver ses impôts trop élevés. De façon analogue, faire partie du groupe d’âge où il est plus probable d’être bénéficiaire plutôt que contributeur à l’État est associé à une probabilité de trouver ses impôts trop élevés inférieure », concluent les chercheurs.

Finalement, les répondantes qui croient que les fonds publics sont bien gérés sont celles qui croient dans une moindre proportion payer trop d’impôt. Et celles qui sont favorables au gouvernement en place croient dans un beaucoup plus faible pourcentage payer trop d’impôts.