Le gouvernement veut doubler la production en serre d’ici 2025. Alors que ses mesures d’aide annoncées vendredi visent à accroître l’autonomie alimentaire du Québec, les producteurs bio, eux, peinent toujours à trouver des clients au Québec.
Le gouvernement veut doubler la production en serre d’ici 2025. Alors que ses mesures d’aide annoncées vendredi visent à accroître l’autonomie alimentaire du Québec, les producteurs bio, eux, peinent toujours à trouver des clients au Québec.

« Pas de place pour tout le monde » dans le bio

Jasmine Rondeau
Jasmine Rondeau
La Tribune
Grande nouvelle pour les serriculteurs : le gouvernement investit 112 M$ pour doubler ce type de productions d’ici 2025, à condition qu’elles servent l’autonomie alimentaire du Québec. Mais qu’arrivera-t-il du côté biologique, où on se tourne déjà en grande partie vers les États-Unis, faute de pouvoir percer le marché québécois?

Russell Pocock, copropriétaire de la Ferme Sanders à Compton, s’est tourné il y a déjà 25 ans vers le marché américain, qui reçoit aujourd’hui 80 % de ses légumes biologiques. Ce n’était pas à l’image de son rêve, mais c’était l’unique solution rentable vu la faible demande québécoise, confie-t-il. 

Encore aujourd’hui, lui et les quatre autres maraîchers estriens membres de la coopérative Deep Root reposent donc en grande partie sur nos voisins du sud pour faire prospérer leurs fermes, tout en fournissant quelques points de vente estriens. 

« Je trouve qu’encore aujourd’hui, il y a peu de produits biologiques disponibles dans les épiceries et les grandes surfaces, note M. Pocock. C’est parce qu’il n’y a pas de demande. Pourtant, aujourd’hui, aux États-Unis, les plus grands vendeurs de fruits et légumes biologiques sont Walmart et Costco. Quand on parle de politiques gouvernementales pour encourager la production locale, il faut que ça passe surtout par la demande du consommateur. On peut encourager beaucoup la production, mais si on ne crée pas en même temps des incitatifs du côté de la consommation, on crée des problèmes. » 

Coup de pouce

Avec les annonces de vendredi, les propriétaires de l’Abri Végétal à Compton pourront certainement aller de l’avant avec leur projet d’expansion, qui vise à nourrir un rayon de 50 km autour de la ferme à l’année. Il ne reste qu’à attendre l’imminente décision de la Régie de l’énergie en ce qui a trait au tarif préférentiel d’électricité pour les plus petits producteurs. Ils se réjouissent tout autant du programme d’expansion du réseau triphasé, qui pourrait leur faire économiser plus de 180 000 $, incluant les équipements électriques. 

Leur projet de quatre nouvelles serres dernier cri, qui représente un investissement de 500 000 $, est bel et bien conçu pour accroître l’autonomie alimentaire de la région pour la période plus morte de l’année, mais l’exportation via Deep Root devra toujours demeurer dans les cartons en été.

« Il y a une demande de notre clientèle pour plus de produits en hiver, ça c’est clair et 100 % de notre agrandissement y sera consacré. En été, il y a déjà une offre avec le maraîchage. Il faut être conscient que si on double tous, il n’y aura pas de place pour tout le monde sur les marchés locaux. En exportant l’été, on évite le gaspillage et la compétition sur les marchés locaux et ça nous permet d’avoir une industrie qui est bien équipée pour soutenir l’autonomie, si jamais on a des problèmes de frontières », partage l’un des copropriétaires, Frédéric Jobin-Lawler, qui a même diversifié sa production pour pouvoir mieux fournir des détaillants.   

Actuellement, ce sont 55 à 60 % de ses légumes qui sont exportés. 


« On peut encourager beaucoup la production, mais si on ne crée pas en même temps des incitatifs du côté de la consommation, on crée des problèmes. »
Russell Pocock, copropriétaire de la Ferme Sanders

Même si le créneau biologique gagne en popularité, le défi est trop grand pour compétitionner avec l’agriculture locale conventionnelle, explique-t-il.  

M. Jobin-Lawler cite en exemple des épiceries de Sherbrooke qui ont cessé de s’approvisionner chez lui après plusieurs années, parce qu’elles avaient atteint leur « pourcentage d’achats directs. » 

« Dans le local, il y avait tellement une forte demande qu’ils ont décidé d’acheter de la production conventionnelle, avec laquelle ils pouvaient faire une plus grande marge de profit qu’avec nous. Il faudra toujours se battre pour notre place tablette, et ça va rester tant qu’il n’y aura pas une intention d’acheter locale, autre que marketing, des grandes chaînes. » 

En 2016, l’Estrie comptait 38 producteurs de fruits et légumes biologiques, au champ ou en serre. 

Russell Pocock et Thérèse Shaheen, de la Ferme Sanders à Compton.

10 % de plus pour le bio

Interrogé par La Tribune, le cabinet du ministre André Lamontagne a annoncé une bonification de 10 % de l’aide accordée aux entreprises biologiques dans le cadre des mesures annoncées vendredi en faveur des productions en serre. 

Il a également rappelé que « le MAPAQ a investi une somme totalisant près de 5 M$ pour soutenir spécifiquement le développement des entreprises et l’ensemble du secteur biologique au cours de l’année 2019-2020. » 

Parmi les initiatives citées, on mentionne également que « pour accroître la demande des consommateurs et assurer un arrimage avec la croissance de l’offre, le gouvernement a investi 950 000 $ au cours de la dernière année en soutenant les activités de valorisation et de promotion des aliments biologiques québécois réalisées par la Filière biologique du Québec. » 

Plus pour démarrer 

Pour sa part, le maraîcher en démarrage de Cookshire Eaton, Jean-Philippe Zukoswki, voit l’aide du gouvernement annoncé vendredi d’un oeil très positif, particulièrement considérant les efforts mis pour aider tant les petits que les gros producteurs. « Mais ça va rester encore difficile pour des petits de démarrer. Pour arriver à l’autonomie alimentaire, je pense qu’on devrait avoir un assouplissement des règles pour le financement agricole. Avec Financement agricole Canada, comme j’avais plus de 40 ans, j’ai du mettre une mise de fond équivalent à 1/3 de la valeur de mon terrain pour l’acheter », note le copropriétaire des Jardins d’Émalia. 

Les propriétaires de l’Abri Végétal à Compton, Frédéric Jobin-Lawler et Annie Lévesque.

Doubler la production en serre d’ici 2025

Vendredi, le ministre de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation André Lamontagne a dévoilé ses mesures phares pour doubler la culture en serre au Québec d’ici 2025 et qui entreront en vigueur le 1er décembre.

– Pour les entreprises qui désirent prendre de l’expansion sur le marché local : 50 % des dépenses admissibles, jusqu’à concurrence de 50 000 $.

– Pour les entreprises qui alimentent les marchés régionaux ou nationaux et qui désirent augmenter leurs volumes ou diversifier leur offre : 50 % des dépenses admissibles, jusqu’à concurrence de 600 000 $ (projet d’au minimum 100 000 $).

– Pour les entreprises serricoles qui sont en mesure de prendre de l’expansion dans les grandes chaînes d’alimentation : passage de 20 à 40 % de remboursement des factures mensuelles d’électricité.

– Le ministre de l’Énergie et des Ressources naturelles, Jonatan Julien, a également dévoilé un programme qui permettra l’extension du réseau triphasé dans les régions non desservies par ce type de courant. Les demandeurs pourront se faire rembourser 75 % des dépenses admissibles jusqu’à concurrence de 250 000 $. 

– Rappelons que la Régie de l’énergie doit bientôt rendre sa décision quant au tarif préférentiel d’électricité de 5,59 cents du kW/h (environ 50 % de rabais) pour les producteurs en serre utilisant une puissance de 50 kW minimum. Actuellement, ce tarif n’est réservé qu’aux plus grands producteurs utilisant 300 kW et plus.