Même s’il reste à cinq minutes de l’Hôpital Fleurimont, Raynald Desmarais a accepté d’être opéré à l’Hôpital de Granby pour soulager la liste d’attente du CIUSSS de l’Estrie-CHUS. Il ne pensait pas qu’il devrait retourner aussi souvent à Granby pour des complications postopératoires.

Opéré à Granby, refusé au CHUS

En acceptant l’offre du CIUSSS de l’Estrie-CHUS de subir son opération au genou à l’Hôpital de Granby, le Sherbrookois Raynald Desmarais savait bien qu’il devrait faire le chemin à plusieurs reprises. Ce qu’il ignorait, c’est qu’il se verrait refuser le traitement d’une complication à l’Hôpital Fleurimont, alors qu’il était dans l’impossibilité de conduire et qu’il se trouvait dans une douleur « insoutenable ».

« C’est comme si, en acceptant de me faire opérer à Granby, j’avais signé un retrait volontaire de l’accessibilité aux soins dans ma ville. Est-ce que les orthopédistes perdent leur compétence quand ils ne t’ont pas opéré? » demande l’homme de 78 ans avant de rebaptiser l’établissement « Centre désintégré universitaire de santé et services sociaux » à la blague.

En novembre 2018, M. Desmarais rencontrait un chirurgien orthopédiste de l’Hôpital Fleurimont afin de planifier la pose d’une prothèse complète du genou. Mesure qui s’imposait, puisque aucun autre traitement n’avait réussi à soulager sa douleur.

Inscrit sur la liste d’attente pour subir cette opération, il a reçu quelque temps après un appel du CIUSSS qui lui offrait une solution plus rapide : il pouvait être opéré à l’Hôpital de Granby le 10 juillet 2019.

« J’ai accepté entre autres pour alléger les listes d’attentes de Sherbrooke. Je me suis dit que ce n’était pas si pire. Moi, je pouvais me déplacer. Par contre, je savais que plusieurs rendez-vous allaient être nécessaires après l’opération pour de la physiothérapie et des changements de pansement. On m’a répondu qu’il n’y avait pas de problème, tout ça pourrait se faire à Sherbrooke. »

Déjà, les irritants ont commencé à s’accumuler lorsqu’on a demandé que tous ses tests préalables, incluant multiples prises de sang, électrocardiogramme et imagerie médicale, soient réalisés à Granby. À cela s’ajoutaient les rencontres préparatoires avec entre autres l’infirmière clinicienne, l’anesthésiste, la médecine interne et, évidemment, son chirurgien.

« Aucune de ces rencontres-là n’a pu être faite en même temps qu’une autre. On m’a expliqué que c’était des départements différents », déplore M. Desmarais.

Le «cauchemar»

Le 10 juillet, M. Desmarais subit finalement sa chirurgie avec succès. Il reçoit son congé cinq jours plus tard et est immédiatement mis en contact avec un CLSC de Sherbrooke pour planifier ses différents rendez-vous. « De la part du CLSC, j’ai véritablement reçu un service cinq étoiles, je n’ai rien à dire là-dessus », dit-il.

C’est justement une physiothérapeute de cette installation qui, le 26 juillet, remarque que la plaie de M. Desmarais est problématique.

« Elle me dit que je ne suis pas en bonne condition, qu’il y a des accumulations de sang et un grand danger d’infection. En regardant mon dossier, elle se rend compte que j’ai été opéré à Granby et me dit : “Monsieur, je vous préviens, ils ne vous serviront pas si vous allez dans un hôpital de Sherbrooke” », se souvient-il.

Un ami le conduit donc rapidement à Granby, où il consulte un urgentologue, et par l’entremise de ce dernier, un orthopédiste de garde (NDLR : qu’il ne rencontre pas en personne). On lui prescrit des antibiotiques et on le retourne chez lui.

Deux jours plus tard, rien n’a changé. Après une nuit insupportable, il saute dans sa voiture malgré sa condition et se rend à l’Hôpital Fleurimont, situé à cinq minutes de chez lui.

« L’infirmière au triage commande tout de suite une civière et dit que c’est un cas urgent, raconte-t-il. L’urgentologue vient me voir et me dit qu’il y a une grosse accumulation de liquide. Il faut absolument qu’un orthopédiste draine mon genou. »

Mais comme ses prises de sang ne révèlent aucune infection, l’équipe d’orthopédie sur place lui dit qu’elle ne peut rien pour lui et l’invite à prendre rendez-vous à la clinique externe de Granby, qui sera ouverte le lendemain matin.

Il s’efforce donc d’attendre au lendemain en enfilant les compresses de glace.

Aucune disponibilité pour la semaine, lui répond cependant la secrétaire de la clinique par téléphone, avant de lui conseiller de se rendre à l’urgence de Granby, ce qu’il fait.

Même tour de manège que la veille. Cette fois, un orthopédiste, qui n’est pas son chirurgien, draine finalement les liquides accumulés dans son genou. Celui-ci change les antibiotiques de M. Desmarais et prend de nouvelles prises de sang. Soulagé, M. Desmarais retourne à la maison.

Trois jours plus tard, ce même orthopédiste, qu’il était d’ailleurs retourné voir la veille pour un suivi, l’informe par téléphone qu’une bactérie nécessitant des antibiotiques par intraveineuse vient d’être détectée dans son sang.

Le médecin tente d’orchestrer une pose de cathéter à Sherbrooke, mais en vain. M. Desmarais doit retourner à Granby, une fois de plus.

« C’est inacceptable, lance M. Desmarais. On m’a refusé des soins de base en milieu hospitalier à Sherbrooke parce que j’avais été opéré à Granby. Une pose de cathéter, c’est la base de l’infirmerie. »

« Épuisant »

Chaque aller-retour représente près de 180 km pour le septuagénaire, qui demeure seul. « Ma conjointe m’aide beaucoup, dit-il. J’ai deux amis en or qui en font énormément aussi, par chance. J’ai des enfants, mais ils travaillent, ce n’est pas souvent possible pour eux. »

M. Desmarais ne dit pas chercher à obtenir réparation pour ses péripéties, qui sont à son avis loin d’être terminées. Il a déjà formulé une plainte au Commissaire aux plaintes et à la qualité des services de l’établissement, espérant que d’autres usagers n’aient pas à subir son « cauchemar ».

« Je veux simplement que les gens sachent à quoi ils doivent s’attendre s’ils font le même choix que moi. Chaque fois, c’est des dépenses d’auto, de stationnement et de repas. Et c’est épuisant », précise-t-il.

« Le mot d’ordre du CIUSSS, c’est “l’usager avant tout, l’usager au cœur de nos services.” Il est où, l’usager, dans ces situations-là? » de commenter la conjointe de M. Desmarais, Lise Belle-Isle.

« J’appelle ça de la négligence », conclut M. Desmarais.

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«Une distinction à faire entre soins d’urgence et suivis postopératoires»

Le suivi avant et après une chirurgie doit se faire auprès du médecin qui a réalisé l’intervention, et ce, dans le centre hospitalier où il travaille, explique-t-on du côté du CIUSSS de l’Estrie-CHUS.

« Cependant, il est très important de faire la distinction entre soins d’urgence et suivis postopératoires. Une personne qui nécessite des soins d’urgence peut consulter dans la salle d’urgence de son choix, n’importe où au Québec », précise Geneviève Lemay, porte-parole du CIUSSS de l’Estrie-CHUS.

Rappelons que Raynald Desmarais a accepté une « deuxième offre » en allant se faire opérer à l’Hôpital de Granby, c’est-à-dire qu’il a accepté de se faire opérer dans un réseau local de service (RLS) plus loin de chez lui afin d’avoir accès à la chirurgie plus rapidement.

Elle précise que les patients sont normalement avisés avant d’accepter la « deuxième offre » que les examens et les suivis pré ou postopératoires doivent se faire dans le site où la chirurgie aura lieu.

M. Desmarais assure qu’il n’a pas été averti au départ de tout ce qu’allait impliquer cette « deuxième offre ». « Nous allons profiter de cette occasion, à l’interne, pour nous assurer que le message soit fait correctement », ajoute Mme Lemay.

La direction du CIUSSS refuse de commenter le cas précis de M. Desmarais. 

Mme Lemay précise toutefois la politique du CIUSSS en ce qui a trait aux chirurgies.

« Il est effectivement approprié et pertinent que le suivi postopératoire d’une chirurgie se fasse auprès du chirurgien traitant : le chirurgien ayant fait l’intervention médicale est la personne la mieux placée pour anticiper les risques de complications et y remédier si elles surviennent. Les techniques opératoires peuvent également changer d’un chirurgien à l’autre et les détails de la chirurgie effectuée lui sont alors familiers. Il est donc préférable de revoir son chirurgien traitant en postopératoire et c’est d’ailleurs la trajectoire de soins qui est privilégiée », explique Geneviève Lemay.

M. Desmarais n’a pas vu son chirurgien traitant, mais l’orthopédiste de garde à l’Hôpital de Granby. Quelle différence alors entre l’orthopédiste de garde à l’Hôpital de Granby et celui l’Hôpital Fleurimont à Sherbrooke, à cinq minutes de la résidence de M. Desmarais?

« Même si l’usager ne revoit pas son chirurgien, mais le chirurgien de garde du centre de prise en charge initial, c’est tout de même d’intérêt : le chirurgien de garde connaîtra les habitudes de son collègue et il aura accès facilement aux éléments pertinents du dossier médical. Le compte rendu opératoire, par exemple, qui n’est pas partagé d’un site à l’autre (NDLD : les dossiers médicaux ne sont pas partagés entre les hôpitaux du CHUS et ceux de l’Hôpital de Granby) », ajoute la porte-parole du CIUSSS de l’Estrie-CHUS.

Elle invite tout usager qui n’a pas été satisfait par les services reçus à déposer une plainte auprès du Commissaire aux plaintes et à la qualité des services du CIUSSS de l’Estrie-CHUS.  Marie-Christine Bouchard