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<em>The Epoch Times </em>est un «vulgaire journal de propagande», prévient le professeur de journalisme Patrick White.
<em>The Epoch Times </em>est un «vulgaire journal de propagande», prévient le professeur de journalisme Patrick White.

Non, The Epoch Times n’est pas un média d’information

Élisabeth Fleury
Élisabeth Fleury
Le Soleil
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Des citoyens de la région ont reçu une mystérieuse publication présentée comme «le journal indépendant d’Amérique du Nord connaissant la croissance la plus rapide». «Lisez ce que d’autres ne rapportent pas», clame-t-on en bas de la page couverture. Dans l’édition qui leur a été envoyée, The Epoch Times s’intéresse notamment à la façon dont «le spectre du communisme dirige le monde» et aux supposés liens entre «l’élite et les dirigeants du Canada, et le régime chinois». Un «vulgaire journal de propagande», prévient le professeur de journalisme Patrick White.

C’est un groupe de Sino-Américains liés au Falun Gong, un mouvement religieux interdit et persécuté par le régime chinois depuis la fin des années 1990, qui est derrière cette publication née en 2000 aux États-Unis. 

Selon Wikipédia, The Epoch Times disposerait aujourd’hui de bureaux dans chaque pays pour ses éditions locales et d’un réseau de correspondants dans le monde entier. L’encyclopédie virtuelle précise que la publication est sur internet en 21 langues et que sa version imprimée est vendue ou distribuée gratuitement, en quotidien ou en hebdomadaire, dans environ 35 pays, avec des éditions en anglais, chinois, français et 14 autres langues.

Au départ, le journal, très critique du Parti communiste chinois, visait la diaspora chinoise, à qui on voulait rapporter les abus du régime et ses atteintes aux droits de l’homme. Ces dernières années, The Epoch Times est devenu résolument Pro-Trump, multipliant les fausses nouvelles et faisant des théories conspirationnistes ses choux gras. En Europe, le journal soutient les politiques d’extrême-droite.

André Maheux, un résident de Charlesbourg, est de ceux qui ont reçu une copie de ce journal cette semaine et qui en ont alerté Le Soleil. Il juge cet envoi «préoccupant» dans le contexte actuel du départ tumultueux de Donald Trump de la Maison-Blanche et d’une époque où «de plus en plus de gens sont sensibles aux théories du complot». «Ce n’est pas tout le monde qui va faire l’exercice de vérifier ce que c’est, d’où ça vient», expose M. Maheux. 

Plusieurs plaintes ont déjà été acheminées à Postes Canada concernant la livraison non sollicitée de ce journal d’un bout à l’autre du pays. En Ontario, le Syndicat des travailleurs et travailleuses des postes a demandé au ministère fédéral des Services publics, responsable de Postes Canada, de ne plus faire distribuer cette publication aux facteurs et factrices, sans succès. À Régina, en Saskatchewan, une employée de Postes Canada aurait été suspendue après avoir refusé de livrer ce qu’elle considère comme du courrier «haineux», rapportait lundi Global News. 

Chez Postes Canada, on assure faire «toujours de notre mieux pour écouter nos clients et nos employés lorsqu’ils soulèvent des préoccupations à propos d’un envoi en particulier, et nous comprenons qu’il s’agit d’une situation difficile». 

Toutefois, explique la porte-parole Nicole Lecompte dans un courriel transmis au Soleil, «en tant qu’administration postale du Canada, Postes Canada est tenue de livrer tout envoi que l’expéditeur a payé et bien préparé, à moins qu’il ne soit considéré comme un objet inadmissible». 

«Les tribunaux ont indiqué que le rôle de Postes Canada n’est pas de censurer le courrier ou de fixer les balises de la liberté d’expression au pays. Il s’agit d’une différence notable entre Postes Canada et les entreprises de livraison du secteur privé. Notre point de vue sur le contenu ne change en rien notre obligation de livraison», ajoute la porte-parole de Postes Canada.

Le Soleil a tenté mercredi d’obtenir les commentaires du ministère des Services publics, mais n’avait pas eu de retour au moment d’écrire ces lignes.

«Un torchon»

Pour Patrick White, professeur de journalisme à l’UQAM, The Epoch Times n’est rien d’autre qu’un «torchon» et un «vulgaire journal de propagande». 

«C’est un journal pro-Trump, pro-complotiste, qui diffuse des fausses nouvelles, notamment scientifiques dans le cas de la COVID […]. Ça ne devrait pas se retrouver dans les boîtes aux lettres d’à peu près tous les Québécois et tous les Canadiens», estime M. White, soulignant que dans la plupart des villes canadiennes, des citoyens se sont plaints de la livraison de cette publication non sollicitée. 

«C’est quand même malaisant de recevoir ça dans sa boîte aux lettres, surtout quand on sait que tant d’hebdos locaux sont fermés et qu’on va peut-être même empêcher les hebdos locaux d’être [distribués] au Québec en 2021 en raison de l’interdiction possible du Publisac. De ce point de vue-là, c’est vraiment un deux poids, deux mesures», déplore le professeur de journalisme, qui presse le gouvernement fédéral de mettre un terme à la distribution du journal The Epoch Times dans les chaumières du pays et à «cette invasion massive de fausses nouvelles».


« C’est un journal pro-Trump, pro-complotiste, qui diffuse des fausses nouvelles, notamment scientifiques dans le cas de la COVID […]. Ça ne devrait pas se retrouver dans les boîtes aux lettres d’à peu près tous les Québécois et tous les Canadiens »
Patrick White, professeur de journalisme à l’UQAM

Les gens doivent prendre conscience que cette publication n’est pas un média d’information, insiste Patrick White. «Ça reste vraiment un journal de propagande, même si on sait qu’il se passe des choses pas très belles en Chine […]. Ils essaient d’avoir l’air intéressant, de mettre des dépêches d’agences de presse, et ils vont édulcorer ça avec des nouvelles locales, des nouvelles artistiques, pour laisser penser que c’est peut-être un média quelconque, mais ce n’est pas un média quelconque», dit-il.

Le journal se présente comme un OBNL, mais il a engrangé des revenus d’environ 16 M$ aux États-Unis il y a deux ans, contre 4M$ en 2016, note M. White. «On voit vraiment qu’ils ont le vent dans les voiles aux États-Unis. […] Étonnamment, ils réussissent à vendre de la publicité. La bonne nouvelle, c’est que Facebook a fait un grand ménage et a barré la plupart des comptes du journal de ses plateformes de publicité», souligne le spécialiste des médias.