Vicki Marcoux est diplômée en environnement de l’Université Laval et coordonnatrice de la patrouille du MCI cet été.

Moules zébrées : la lutte s’organise dans le Memphrémagog

Un an après qu’on ait détecté des colonies de moules zébrées dans le lac Memphrémagog, on constate que le mollusque est bien implanté et cette présence préoccupe grandement le milieu.

La patrouille nautique du Memphrémagog Conservation inc. (MCI) a d’ailleurs pour mission cet été d’inventorier la densité et la progression de cette espèce exotique envahissante, en vue d’en arriver à un plan d’action pour empêcher sa propagation dans le Memphrémagog, bien sûr, mais aussi dans les autres lacs fréquentés par les mêmes plaisanciers.

« Notre but, c’est d’étudier et de contrôler comment l’espèce réussit à se propager et à s’étendre dans le lac afin de mieux proposer des solutions dans l’avenir, explique la coordonnatrice de la patrouille verte, Vicki Marcoux. C’est notre gros dossier de l’été. »

Diplômée de l’Université Laval en environnements naturels et aménagés, Vicki Marcoux surveille les eaux du Memphrémagog avec Virginie Lepape, étudiante à la maîtrise en biologie à l’Université de Sherbrooke, et Éric Phendler, étudiant en biologie de l’Université de Bishop’s.

Leurs expertises sont combinées aux connaissances et aux projets d’études de plusieurs partenaires dans cette lutte à la moule zébrée dont une équipe de recherche de l’Université McGill, une autre en provenance de l’état du Vermont, le ministère de la Faune, la Ville de Magog et la MRC de Memphrémagog.

En apnée

Neuf heures jeudi matin, au départ de Magog à bord de leur embarcation identifiée aux couleurs du MCI, Vicki et Virginie vont ratisser le site des îles des Trois sœurs où des moules zébrées avaient été signalées l’été dernier. En apnée pendant une bonne trentaine de minutes, elles vont fouiller le fond de l’eau et retourner chaque pierre, à la recherche de l’ennemi.

« On doit mettre à jour la carte de l’été dernier avec 37 sites présence/absence de moule zébrée. Le plus loin qu’on l’a détectée l’an dernier, c’est vis-à-vis la baie Sargent. On veut savoir si elle continue de s’étendre [de Magog vers le Vermont] », explique Vicki.

Invisible à l’œil nu au stade de larve, la moule zébrée va atteindre deux ou trois centimètres à maturité.

Les deux plongeuses trouvent rapidement une minuscule moule accrochée à une pierre plate, grande comme la main, que Virginie s’empresse de détacher délicatement. « Quand on en trouve, on les retire de l’eau. La loi nous demande de ne pas remettre à l’eau les espèces exotiques envahissantes et on a d’ailleurs un permis pour le faire », précise Vicki.

« Les moules poussent plus vite qu’on les enlève », constate Virginie, mais il est trop tôt à ce moment-ci pour qualifier l’invasion dans le lac Memphrémagog.

« On voit qu’il y a eu reproduction parce qu’il y a de petites moules, mais ça reste un portrait préliminaire. On en retrouve aux endroits où on en a trouvé l’an dernier et on voit que ça n’a pas diminué. »

Pièges et battues

Pour suivre la progression du mollusque dans le lac, la patrouille du MCI a aussi déployé une vingtaine de substrats artificiels, des pièges à moule comme on pourrait les qualifier, accrochés à des bouées de navigation. « Les moules zébrées ont besoin d’une surface dure pour se fixer, explique Virginie. Elles ont besoin de roches ou d’infrastructures humaines comme les conduites d’eau ou les bateaux pour s’établir. Elles ne peuvent pas se fixer sur de la matière organique molle et vaseuse, comme le font les moules indigènes qu’on retrouve au fond de nos lacs. (...) En octobre, on va retirer les substrats et on va en faire l’analyse. »

Enfin le MCI et des bénévoles formés vont procéder à trois battues pour retirer toutes les moules zébrées qu’ils trouveront dans le lac, suivant un protocole strict.

« Il y a des espèces de moules indigènes dans le lac Memphrémagog, met en garde Virginie Lepape, alors quand on voit une moule, ce n’est pas systématiquement de la moule zébrée. La différence, c’est que les moules indigènes sont des moules qui vont s’enfouir dans le sable et qui sont beaucoup plus grandes. »

La moule zébrée pour sa part, qui fait deux à trois centimètres à maturité, s’accroche à des surfaces dures et fait peser une lourde menace sur les infrastructures humaines. Par exemple en obstruant les prises d’eau, en endommageant les quais et les embarcations, ou en causant des blessures chez les baigneurs avec leur coquille coupante.

En tant que biologiste, Virginie Lepape soulève aussi son impact sur la biodiversité.

« C’est sûr que les moules zébrées vont entrer en compétition avec les moules indigènes et prendre leur place graduellement, ce qui va avoir comme effet de bouleverser les chaînes alimentaires dans le lac. Ça peut avoir des répercussions au niveau des oiseaux, des mammifères, des poissons... Une petite moule peut avoir beaucoup d’incidence au niveau du lac. »

La biologiste et patrouilleuse Virginie Lepape montre une minuscule moule zébrée accrochée à une pierre plate qu’elle vient de retirer de l’eau.

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Quoi faire

Les patrouilleurs du MCI demandent aux citoyens de garder l’œil ouvert et de les contacter s’ils voient des moules zébrées. « On préfère que les citoyens ne les retirent pas, parce qu’ils peuvent les confondre avec les moules indigènes, précise Virginie Lepape. En nous contactant, nous allons faire les mesures de contrôle nécessaires. » Aux plaisanciers, on demande de laver, vider et sécher leur embarcation, motorisée ou non, en changeant de lac. « C’est aussi applicable pour les canots, kayaks et pédalos, parce que les moules peuvent se fixer sur toutes les embarcations. Et il faut vider eau de l’embarcation parce que les larves des moules vivent en suspension dans l’eau, donc si cette embarcation et son eau contaminée s’en va dans un autre lac, il peut y avoir contamination de l’autre plan d’eau. On essaie vraiment de travailler pour qu’il n’y ait pas de propagation supplémentaire dans le lac Memphrémagog et au niveau des autres lacs en Estrie et au Québec. »

Des bouées « zone écosensible » ont été mises en place à proximité de six herbiers aquatiques sur le lac Memphrémagog pour inviter les plaisanciers à éviter le secteur.

Une patrouille, six combats

 Deux éclosions d’algues bleues, trois opérations de contrôle du phragmite dans la baie Fitch, un nouveau projet de protection des herbiers aquatiques du lac, les défis ne manquent pas pour la patrouille du Memphrémagog Conservation. Excursion en six escales pour préserver la santé du majestueux plan d’eau.

Qualité de l’eau

C’est à la patrouille du MCI qu’on doit le suivi de la qualité de l’eau, en collaboration avec le ministère de l’Environnement, la MRC de Memphrémagog et la Ville de Magog. À quatre reprises durant l’été, les patrouilleurs visiteront 10 stations d’échantillonnage pour le ministère alors que l’eau prélevée sera testée suivant une dizaine de paramètres. Les tributaires du lac et les plages publiques de Magog, de même que quelques plages privées, sont aussi expertisés. « À date, le lac se maintient », assure la coordonnatrice de la patrouille verte, Vicki Marcoux. À propos de la dermatite du baigneur, dont quelques cas ont été rapportés depuis le début de la belle saison, elle précise que cela découle du cycle naturel et que même si c’est désagréable, « ce n’est pas signe de mauvaise qualité de l’eau ». On évite cette affection cutanée en se séchant vigoureusement le corps avec une serviette après la baignade.

Algues bleues

La patrouille verte a rapporté au ministère de l’Environnement deux éclosions d’algues bleues depuis le début de l’été. Dans le cas du Memphrémagog, qui est une source d’eau potable pour 160 000 Sherbrookois, les signalements de cyanobactéries par des citoyens sont systématiquement vérifiés par les patrouilleurs et rapportés au ministère le cas échéant. 

Bande riveraine

Dans le même esprit, la patrouille garde un œil sur les activités et constructions en bande riveraine, ainsi que sur la révégétalisation des berges. Au moindre doute, elle vérifie auprès de l’inspecteur municipal du secteur concerné si le riverain a les autorisations nécessaires et respecte la réglementation qui le concerne.

Plaisance

Outre de vider, laver et sécher son embarcation pour éviter la propagation de la moule zébrée, la patrouille du MCI insiste sur la bonne conduite des plaisanciers pour éviter la propagation de plantes exotiques envahissantes comme le myriophylle à épi. « On demande aux gens d’éviter de circuler dans certaines zones sensibles parce que l’hélice peut arracher le myriophylle et c’est avec les fragments que la plante se répand dans le lac. C’est aussi avec les fragments restés accrochés aux embarcations qu’elle peut se propager d’un lac à l’autre », explique Vicki Marcoux.

Zones écosensibles

Les patrouilleurs ont par ailleurs installé, au début juillet, des bouées de zone écosensible dans six herbiers aquatiques du lac invitant les plaisanciers à éviter le secteur. Ce projet, explique la biologiste et patrouilleuse Virginie Lepape, découle d’une étude sur un poisson à statut précaire, le méné d’herbe, dont la viabilité dans le lac Memphrémagog dépend de la présence d’herbiers aquatiques. « Il a besoin de ces milieux-là pour accomplir son cycle de vie, soit s’alimenter, se reproduire et frayer. Mais ce sont des milieux plus fragiles aux perturbations, comme les hélices à moteur ou les pédaliers des kayaks et des pédalos. On veut donc éviter que les gens circulent de façon importante dans ces zones-là. »

Phragmite

La patrouille du MCI mène depuis quelques saisons dans la baie Fitch une offensive contre le phragmite, une espèce de roseau commun exotique et envahissant. « Par rapport à une espèce simplement exotique comme le pissenlit, la marguerite ou le trèfle, le phragmite n’a pas de prédateur. Aussi ses méthodes de propagation sont très efficaces dans le milieu où il s’implante puisqu’il va se reproduire par ses graines et par ses racines. Quand on essaie de le retirer, si on ne le fait pas convenablement, on va favoriser sa propagation », explique Virginie Lepape. Or le phragmite entre en en compétition avec des espèces qui sont plus favorables à la santé du lac et de sa faune, notamment la quenouille sur laquelle les oiseaux peuvent se poser, alors que le phragmite est trop souple pour qu’un oiseau puisse s’y poser. 

En arrachant ou en coupant le myriophylle à épi, les plaisanciers facilitent sa propagation.