Mort de Joyce Echaquan: «le racisme systémique tue» [PHOTOS]

Émilie Pelletier
Émilie Pelletier
Le Soleil
Dans une ambiance qui se voulait avant tout pacifique et solidaire, quelques centaines de personnes ont réclamé «justice pour Joyce», cette femme atikamekw décédée le 28 septembre à l’hôpital de Joliette devant les yeux du personnel soignant. «François Legault, tu nous entends?» ont-ils scandé samedi à Québec dans l’espoir de dénoncer le «racisme systémique» au Québec.

Non seulement la famille de Joyce Echaquan, la mère de 37 ans de Manawan décédée lundi, «réclame justice» en entamant des poursuites, de nombreux citoyens de Québec souhaitent la même chose.

«Nous sommes ici pour honorer Joyce, célébrer sa vie, mais aussi dénoncer les injustices qui nous touchent au jour le jour», s’est prononcée Alexane Picard, l’une des responsables de l’événement, elle-même membre de la communauté Huronne-Wendat.

Au départ de l’Assemblée nationale pour une «marche de guérison» en soutien aux communautés autochtones du Québec, les jeunes organisatrices se sont réunies pour prendre la parole devant la foule qui se massait tranquillement devant elles.

«Il était impératif pour nous d’organiser une démonstration de soutien et de solidarité avec la famille [de Joyce Echaquan], avec la nation Atikamekw de Manawan, avec les Premières Nations, Métis et Inuits du Québec et du Canada», a énuméré Marjorie Shehyn, dont le père est de descendance Huronne-Wendate. En tant qu’afro-descendante, elle avait aussi participé à tenir un rassemblement dans le cadre du mouvement Black Lives Matter contre la discrimination raciale et la brutalité policière cet été.

Dans une vidéo qu’elle a filmée quelques minutes avant sa mort, Joyce Echaquan, qui était initialement hospitalisée pour des douleurs à l’estomac, appelle à l’aide alors que des membres du personnel tiennent à son égard des propos racistes. Deux employées de l’établissement de santé ont depuis été congédiées.

Déjà, des voix de sont élevées pour pointer du doigt ces comportements qui démontrent, selon plusieurs, la présence de racisme systémique au Québec. Les tristes circonstances entourant la mort de la femme atikamekw ont secoué la communauté de Manawan, confirme Marie-Émilie Lacroix, une Innue rencontrée samedi qui a des amis là-bas.

«Les mots que les infirmières ont dits, c’est terrible. Le gouvernement ne veut pas l’admettre, mais on est racisés, on est vraiment en danger», estime-t-elle.

«Assez, c’est assez», ont d’ailleurs crié en chœur les participants, poing en l’air, en remontant vers la Grande-Allée au son des teueikan, de petits tambours typiquement autochtones, en direction du parc du Musée.

Un an après la Commission Viens, «qu’est-ce qui a changé»? 

«Sensibiliser les gens à ce qui se passe dans les institutions gouvernementales», voilà le souhait premier des jeunes femmes qui chapeautaient la marche.

Mais alors que la mort de Joyce Echaquan concorde à quelques jours près avec le premier anniversaire du dépôt du rapport de la Commission Viens sur les relations entre les autochtones et certains services publics québécois, elles réclament des «actions et pas juste des paroles».

«Cette tragédie n’est pas celle d’une seule femme, elle s’inscrit dans une longue tradition coloniale de violence […] des personnes autochtones», ont-elles lu devant le public, en dressant une liste d’une dizaine de noms de personnes autochtones décédées au Canada en 2020.

«Que cette tradition se perpétue dans des établissements de santé du système québécois n’est pas une surprise, c’est juste la première fois qu’elle est filmée. Combien de Joyce n’avons-nous jamais entendu parler?»


« Que cette tradition se perpétue dans des établissements de santé du système québécois n’est pas une surprise, c’est juste la première fois qu’elle est filmée. Combien de Joyce n’avons-nous jamais entendu parler? »
Alexane Picard, organisatrice de la marche de guérison pour Joyce

«On veut réveiller le monde en disant ‘’ça se passe sous vos yeux, c’est bien beau les commissions, mais s’il n’y a pas d’actions, il n’y a pas de changements alors on nous a fait des promesses vides’’», déplore Alexane Picard.

Elle abonde dans le même sens que les partis d’opposition qui critiquaient, au lendemain de la mort de Joyce Echaquan, le travail du ministère des Affaires autochtones en place.

«Suivre quatre recommandations du rapport en un an c’est un début, mais ce n’est pas assez, décrie-t-elle. Le ministère n’a pas été proactif selon moi et [c’est pourquoi] je veux me battre pour la cause. On ne veut pas laisser cette mort-là dans le silence, et c’est sur qu’il y en a plein d’autres qui ne feront pas les manchettes mais qui vont connaître une mort aussi atroce ou même pire.»

Lors de la marche, les participants étaient invités à respecter la distanciation physique et le port du masque, conformément aux règles gouvernementales exigées lors des manifestations. À ce sujet, le Service de police de la ville de Québec (SPVQ) indique que l’événement s’est déroulé «dans le calme et le bon ordre». 

Des milliers de manifestants, rapporte La Presse, se sont aussi réunis samedi à la place Émilie-Gamelin, à Montréal pour dénoncer le racisme systémique.

Des milliers de personnes se sont rassemblés samedi après-midi dans les rues du centre-ville de Montréal pour dénoncer le racisme systémique au Québec.

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Des milliers de manifestants dénoncent le racisme systémique

Des milliers de personnes se sont rassemblés samedi après-midi dans les rues du centre-ville de Montréal pour dénoncer le racisme systémique au Québec, près d’une semaine après le décès de Joyce Echaquan, une dame de la communauté Atikamekw de Manawan, survenu lundi à l’Hôpital de Joliette.

Larmes aux yeux pour certains, vive colère pour d’autres, les émotions étaient vastes au parc Émilie-Gamelin, où le rassemblement «Justice pour Joyce» a débuté samedi vers 13h00. Dès l’arrivée des premières personnes sur les lieux, les organisateurs ont rappelé qu’il était important de maintenir la distanciation sociale, et des bénévoles distribuaient des masques aux gens qui n’en avaient pas.

Norman, chef de la Première Nation des Dénés, a ouvert la cérémonie avec une prière dans sa langue maternelle. Le trio des Buffalo hat singers a ensuite joué une chanson au rythme des tambours. Dans la foule, les nombreuses personnes qui avaient aussi apporté avec eux un tambour, dont le son représente le battement du coeur, suivaient le rythme dicté par les musiciens.

Tous les gens dans la foule n’avaient pas de tambour, mais plusieurs d’entre eux avaient tout de même une pancarte sur laquelle nous pouvions lire le slogan de l’événement, «Justice pour Joyce». le visage de Joyce Echaquan était aussi visible sur de nombreuses affiches.

Petit à petit, la foule devenait de plus en plus nombreuse. Si les gens étaient tous rassemblés dans le parc Émilie-Gamelin au début des allocutions, des centaines de personnes ont ensuite envahi la rue Berri pour entendre les invités dénoncer le racisme systémique.

En effet, toutes les personnes qui se sont exprimées samedi ont assuré que le racisme systémique existe au Québec. «Notre soeur Joyce l’a vécu. Tout le monde l’a vécu : à Joliette, à Montréal, à Sept-Iles, à Val-d’Or, partout au Québec», s’est exclamé le vice-chef de Manawan, Sipi Flamand.

Tout au long de l’après-midi, de nombreuses critiques ont été dirigées vers la classe politique, qui n’en ferait pas assez pour contrer le racisme selon plusieurs invités. Le premier ministre François Legault a été vivement ciblé par ces reproches, puisqu’il «ne reconnait même pas le racisme systémique», a rappelé Sipi Flamand.

La co-porte parole de Québec solidaire, Manon Massé, a notamment qualifié de «méprisante» l’attitude de François Legault envers les Premières Nations. «Et il faut que sa change!», a-t-elle conclu.

Le chef de l’Assemblée des Premières Nations Québec-Labrador, Ghislain Picard, s’est lui aussi adressé à la foule. Il a tenu à souligner que sans la vidéo que Joyce Echaquan a publiée en direct sur les réseaux sociaux quelques heures avant son décès, personne n’aurait eu connaissance de son histoire. «C’est une révolution de nos coeurs et de nos mentalités que cela prend, a-t-il dit, et c’est uniquement grâce au mouvement que nous amorçons aujourd’hui 1/8...3/8 que la classe politique n’aura d’autre choix que de se ranger derrière nous.»

La commissaire aux relations autochtones de la Ville de Montréal, Marie-Ève Bordeleau, et la présidente de Femmes autochtones du Québec, Viviane Michel, ont aussi prononcé des discours pour dénoncer la situation actuelle et demander plus d’actions des gouvernements.

Lorsque les discours furent terminé, la foule, qui comptait à ce moment des milliers de personne, a commencé à marcher dans les rues de Montréal. Toujours au rythme des tambours, le cortège s’est déplacé pacifiquement jusqu’au Quartier des spectacles, où d’autres interlocuteurs ont pris la parole.

Les manifestants toujours présents ont eu droit à une belle surprise lors du second rassemblement, lorsque l’oratrice a annoncée que Québec s’était engagé à tenir une enquête publique pour éclaircir les circonstances qui ont menées au décès de Joyce Echaquan. La foule s’est alors exclamée de joie.

La directrice générale du Foyer pour femmes autochtones de Montréal, Nakuset, et la militante mohawk Ellen Gabriel ont à leur tour prononcé de vibrants discours pour dénoncer le racisme et appeler à l’unité des Québécois pour éliminer ce fléau de la société.

De son côté, le Dr Stanley Vollant, qui travaille dans le réseau de la santé à Montréal, a dit avoir été témoin à de nombreuses reprises d’actes racistes dans le réseau de la santé, une situation qu’il a qualifiée «d’honteuse».

La famille rapprochée de Joyce Echaquan n’était pas présente à Montréal pour la manifestation, puisque le service funéraire de la femme qui était âgée de 37 ans avait lieu au même moment à Saint-Félix-de-Valois, près de Joliette.

De nombreux invités ont d’ailleurs envoyé leurs condoléances à son conjoint, Carol Dubé, ainsi qu’à leur sept enfants. Un moment de silence a aussi été observé pour honorer sa mémoire. La Presse Canadienne